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Un clic sur cent, une chute de trafic: Google redessine le journalisme

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Quatre études récentes mesurent, pour la première fois, ce que l'intelligence artificielle retire aux médias.

Un pour cent: c'est la part des internautes qui cliquent encore sur une source citée par l'intelligence artificielle de Google.

Un clic sur cent

Pendant un mois, en mars 2025, neuf cents adultes américains ont accepté que chacun de leurs clics soit enregistré. L'étude, publiée le 5 août 2026 par des chercheurs du Pew Research Center, ne s'appuie pas sur un sondage ni sur une estimation: elle observe, seconde par seconde, ce que font réellement les internautes lorsqu'ils tombent sur un résumé généré par l'intelligence artificielle de Google, les fameux "AI Overviews".

Le résultat tient en une poignée de chiffres, mais leur netteté surprend. Sur 91 121 visites de pages de résultats Google et 68 879 recherches distinctes, 18 % ont fait apparaître un résumé IA. Lorsque ce résumé s'affiche, les internautes cliquent sur l'un des liens qu'il cite dans seulement 1 % des cas. Le clic vers un résultat classique tombe lui aussi: de 15 % des visites sans résumé IA à 8 % avec. Et la session de navigation s'arrête net bien plus souvent: 26 % des visites avec résumé contre 16 % sans.

Les chercheurs le précisent eux-mêmes: leurs données sont observationnelles, pas expérimentales. Elles ne prouvent pas, à elles seules, que le résumé IA est la cause directe de la baisse des clics - seulement qu'une association forte existe, y compris lorsqu'on neutralise statistiquement l'effet des habitudes propres à chaque utilisateur et des caractéristiques de la requête elle-même.

L'étude identifie aussi ce qui déclenche un résumé IA plutôt qu'un autre: les requêtes longues, celles qui commencent par un mot interrogatif, et celles qui contiennent à la fois un nom et un verbe - autrement dit, les questions formulées comme on les poserait à une personne plutôt que comme on les tape dans un moteur de recherche classique. Plus la requête ressemble à une vraie question, plus elle a de chances de recevoir une réponse toute faite, sans lien à ouvrir.

Wikipédia, le canari dans la mine

Une deuxième étude, elle, revendique la preuve de la causalité - et choisit un terrain inattendu: Wikipédia. Les auteurs comparent des articles de l'encyclopédie anglophone exposés aux résumés IA à leurs équivalents dans les éditions en hindi, en indonésien, en japonais et en portugais, qui n'y étaient pas encore exposées au moment de l'observation. Le principe: si l'écart de fréquentation entre les deux versions du même article se creuse précisément au moment où l'une des deux commence à être résumée par l'IA, la responsabilité du résumé devient difficile à contester.

Sur 161 382 paires d'articles comparés, l'exposition aux résumés IA réduit la fréquentation quotidienne des pages anglaises d'environ 15 %. L'effet n'est pas uniforme: il est le plus marqué sur les articles culturels, où une réponse courte suffit souvent à satisfaire la curiosité du lecteur, et nettement plus faible sur les sujets scientifiques et techniques, où l'internaute a davantage besoin de la source complète.

« Si l'écart de fréquentation entre les deux versions du même article se creuse précisément au moment où l'une des deux commence à être résumée par l'IA, la responsabilité du résumé devient difficile à contester. »

Onze pour cent d'affirmations non étayées

Une troisième équipe de chercheurs a passé quarante jours, entre le 13 mars et le 21 avril 2026, à interroger Google avec 55 393 requêtes réparties sur dix-neuf catégories thématiques. Leur objectif n'était plus de mesurer les clics, mais la fiabilité même du contenu produit par l'IA.

Le résumé apparaît dans 13,7 % des recherches en moyenne, mais grimpe à 64,7 % lorsque la requête est formulée sous forme de question. Fait notable pour quiconque pense encore que Google cite simplement les meilleurs résultats: près de 30 % des sites mentionnés par le résumé IA n'apparaissaient même pas dans la première page de résultats classiques. Le mécanisme de sélection des sources de l'intelligence artificielle n'est donc pas celui du classement traditionnel.

Les chercheurs sont allés plus loin en décomposant 98 020 affirmations contenues dans ces résumés pour vérifier si chacune était réellement soutenue par la source que Google lui attribuait. Résultat: 11 % de ces affirmations ne trouvaient aucun appui dans la page citée, le plus souvent parce que l'information était simplement absente de la source plutôt que déformée. Dernier constat, et non des moindres pour l'économie de la presse: plus de la moitié des pages citées par les résumés IA affichaient de la publicité - une publicité que l'internaute ne verra jamais, puisqu'il n'aura pas besoin de cliquer.

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La France, dernière arrivée

La France a longtemps fait figure d'exception. Alors que les résumés IA tournaient déjà dans plus de cent vingt pays, Google a dû patienter à cause de la loi française de 2019 sur les droits voisins, qui oblige les plateformes à rémunérer les médias pour la réutilisation de leurs contenus. L'Autorité de la concurrence avait déjà infligé à l'entreprise 500 millions d'euros d'amende en 2021, puis 250 millions en 2024, pour manquement à ses engagements de négociation.

Un accord-cadre signé le 14 janvier 2025 entre Google et l'Alliance de la presse d'information générale (Apig), couvrant près de trois cents titres, a fini par débloquer la situation. Fin juin 2026, Google a promis par courrier à environ 450 éditeurs français un droit de retrait sans perte de référencement, une transparence sur les impressions générées par l'IA, et une rémunération au titre des droits voisins pour les contenus repris dans les résumés.

Le déploiement a finalement eu lieu le mercredi 22 juillet 2026, sans accord collectif préalable. Marc Feuillée, directeur général du groupe Le Figaro et président de l'Apig, avait réclamé une négociation d'ensemble avant tout lancement.

« Google se dit ouvert à la discussion, mais je ne vois rien de concret » - Marc Feuillée, président de l'Apig

Sébastien Missoffe, directeur général de Google en France, a de son côté qualifié la nouveauté de "grande révolution pour les utilisateurs". Dans les pays où l'outil tourne depuis deux ans, les baisses de trafic constatées chez les éditeurs oscillent, selon les premiers retours disponibles, entre 20 et 40 %. Une donnée antérieure au lancement donne la mesure du terrain déjà fragile sur lequel les résumés IA arrivent: selon des données SparkToro et Similarweb de juin 2026, 65,3 % des recherches Google effectuées en France se terminaient déjà sans le moindre clic, avant même le déploiement massif des résumés IA.

La veille du lancement, le 21 juillet, plusieurs maisons d'édition dont Hachette ont par ailleurs poursuivi Google en justice, l'accusant d'avoir utilisé sans autorisation des œuvres protégées par le droit d'auteur pour entraîner ses modèles d'intelligence artificielle - un dossier distinct de celui des droits voisins, mais qui illustre l'ampleur du contentieux qui s'ouvre entre Google et le monde de l'édition.

Deux outils, et non un seul, sont arrivés le même jour: les résumés IA proprement dits, affichés au-dessus des résultats classiques, et le "mode IA", une expérience de recherche conversationnelle reposant sur le modèle Gemini de Google. En mai 2026, Google indiquait que les résumés IA étaient utilisés par plus de deux milliards de personnes chaque mois dans le monde - loin devant les 900 millions d'utilisateurs hebdomadaires revendiqués par ChatGPT, même si la comparaison a ses limites: le résumé Google s'affiche passivement, sans que l'utilisateur l'ait sollicité, quand une requête à ChatGPT suppose une démarche active.

Trois organisations professionnelles françaises, le CPA (Collectif pour les acteurs du marketing digital), le GESTE (Groupement des éditeurs de contenus et de services en ligne) et le SPIIL (Syndicat de la presse indépendante d'information en ligne), ont annoncé le jour même du lancement la mise en place d'un observatoire commun chargé de suivre l'impact du dispositif sur les médias français. Le droit de retrait promis par Google passe techniquement par la Search Console, l'outil que les éditeurs utilisent déjà pour gérer leur référencement - mais Search Console ne permet à ce jour d'isoler ni les impressions ni les clics issus spécifiquement des résumés IA, une segmentation promise par Google mais pas encore livrée.

Les chiffres du marché, à prendre avec précaution

À côté des études universitaires, des cabinets spécialisés dans le référencement publient leurs propres mesures, et elles circulent largement dans la presse professionnelle. Ahrefs, sur un ensemble de plusieurs centaines de milliers de mots-clés, mesure une baisse pouvant atteindre 58 % des clics vers la première position du classement lorsqu'un résumé IA apparaît. Seer Interactive, sur un échantillon de plus de 3 000 requêtes informationnelles réparties dans 42 organisations, évoque une chute de 61 % du taux de clic organique.

Ces chiffres pointent dans la même direction que les études académiques, mais ne mesurent pas exactement la même chose: l'un observe le comportement global de navigation d'un panel représentatif, l'autre le taux de clic sur des mots-clés spécifiques déjà connus pour attirer des résumés IA. Les confondre dans un même titre, comme le font parfois certains médias, revient à additionner des unités différentes pour obtenir un chiffre plus spectaculaire qu'exact.

Une inquiétude plus large que le seul trafic

Au-delà des clics perdus, une partie de la recherche universitaire s'inquiète d'un effet moins visible mais plus profond: en délivrant une réponse unique là où l'internaute consultait auparavant plusieurs sources et pouvait comparer leurs points de vue, les moteurs de recherche génératifs risqueraient de réduire la diversité de l'information à laquelle chacun s'expose, et d'affaiblir l'exercice même de l'esprit critique face à une réponse présentée comme définitive.

C'est précisément ce que l'étude sur les 98 020 affirmations vérifiées vient documenter concrètement: une réponse qui se présente avec la même autorité, qu'elle soit exacte ou non, ne laisse au lecteur aucun signal visible pour distinguer l'information solide de l'information mal étayée - la mise en forme est identique dans les deux cas.

Qui financera l'information que l'intelligence artificielle réutilise ?

Aucune des études présentées ici ne porte spécifiquement sur la presse d'actualité française - le déploiement y est trop récent pour produire des données comparables à celles de Wikipédia ou du panel américain. Mais le mécanisme qu'elles décrivent, lui, ne dépend pas de la langue ni du pays: une réponse synthétisée par l'IA, affichée avant même que l'utilisateur ait vu la liste des sources, satisfait une partie croissante des recherches sans qu'aucun clic ne soit nécessaire.

Pour un titre de presse indépendant, financé par ses lecteurs et par la publicité qu'ils voient en visitant ses pages, cette mécanique touche directement au modèle économique. Une information reprise, résumée et distribuée par l'intelligence artificielle d'un moteur de recherche, sans que le lecteur ait besoin de se rendre sur le site qui l'a produite, reste une information qu'il faut continuer à financer - mais dont la source ne reçoit plus la visite qui, jusqu'ici, la faisait vivre.

Par Samuel Lévy • L'Appel · L'Appel
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