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Mokha sous les flammes, Marib sous la menace – le Yémen bascule vers la guerre totale

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Les milices houthies ont frappé la ville portuaire de Mokha et les quartiers résidentiels de Marib en une seule journée, faisant sept morts et trente blessés. Riyad, Sanaa et leurs nouveaux alliés turco-pakistanais se préparent à une riposte dont l'ampleur, et la réalité, restent profondément contestées.

Le 9 août 2026, des colonnes de fumée noire se sont élevées au-dessus du port de Mokha, sur la mer Rouge, tandis que des missiles balistiques s'abattaient simultanément sur Marib, la ville pétrolière du nord-est. Une double frappe houthie coordonnée, la plus grave depuis la trêve onusienne d'avril 2022, qui propulse le Yémen au bord d'un embrasement généralisé - et place Riyad face à ses propres contradictions stratégiques.

Le bilan communiqué lundi 10 août par le porte-parole des forces armées yéménites, le colonel Majed Abdallah al-Nuzaili, est d'une précision glaçante. Sept personnes ont péri dans l'attaque houthie sur Mokha, quatre militaires et trois civils, et trente autres ont été blessées. Mais une source médicale au sein de la ville, relayée par l'AFP, donne un bilan plus lourd encore pour les seules premières vagues : onze morts, dont trois civils et huit militaires, selon cette source hospitalière. L'écart entre les deux chiffres illustre une réalité de guerre désormais familière au Yémen, les bilans officiels progressent à mesure que les décombres sont fouillés.

L'offensive du 9 août n'a pas été un tir isolé. Les attaques sont venues en deux vagues distinctes : un premier barrage frappant Mokha et son port commercial dans la matinée, suivi d'une seconde salve le soir même. Les défenses antiaériennes gouvernementales ont riposté, interceptant et abattant onze drones houthis ayant participé à l'assaut. Mais les missiles balistiques, tirés selon des sources locales depuis la région d'Houban, dans l'est de Taïz, en direction du port, ont traversé ce rideau sans être tous arrêtés. Des forces alliées au gouvernement ont confirmé des destructions importantes sur les quais, les hangars portuaires, les stocks de marchandises et les réserves alimentaires, ainsi qu'une tentative supplémentaire au moyen d'un bateau piégé télécommandé.

Marib et Hadramaout avant Mokha, une semaine d'escalade méthodique La frappe sur Mokha n'est pas tombée du ciel. Elle s'inscrit dans une séquence d'escalade millimétrée que les Houthis ont engagée dès le début du mois. Les milices avaient déjà lancé des attaques contre les forces gouvernementales dans les provinces de Marib, d'Hadramaout, de Shabwa et de Dhale dans les jours précédant le 9 août. Le bilan de ces frappes préalables est éloquent : au moins trente soldats gouvernementaux ont été tués dans des attaques contre des camps militaires à Marib et en Hadramaout, ce qui constitue l'une des escalades les plus meurtrières des derniers mois.

Puis les Houthis ont visé Marib elle-même. Des missiles balistiques et des drones ont été tirés sur des camps de personnes déplacées et des quartiers résidentiels de la ville, tuant deux personnes et en blessant quatorze autres, selon l'agence d'État SABA. Le groupe a affirmé avoir ciblé des forces soutenues par Riyad, des dépôts, des véhicules et des équipements militaires au camp de Sahn al-Jinn. La stratégie est lisible : saturer simultanément les fronts nord-est et ouest pour interdire à l'armée gouvernementale tout regroupement défensif cohérent.

Le porte-parole militaire houthi Yahya Saree a présenté l'opération de Mokha comme une frappe mobilisant un grand nombre de missiles balistiques et de drones contre des concentrations de troupes et des dépôts d'armes. Mais les autorités locales rapportent que des quartiers résidentiels et des infrastructures portuaires ont été massivement touchés, contredisant frontalement la version officielle du mouvement. Les Houthis ont justifié l'attaque par le renforcement militaire saoudien, notamment l'acheminement d'armes et d'équipements vers la côte ouest du Yémen et la province de Taïz.

L'accord de La Mecque comme toile de fond, alliance nouvelle, limites réelles La salve du 9 août survient moins de quarante-huit heures après la signature, à La Mecque, d'un pacte de défense trilatéral qui change formellement la géographie des alliances régionales. Le président turc Erdogan, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif ont paraphé le 7 août 2026 un accord de défense collective à modèle otanien. Le texte stipule qu'une attaque armée contre l'un des trois États sera considérée comme une attaque contre les trois.

Riyad a visiblement compté sur la valeur dissuasive de ce traité pour contenir les appétits houthis. Ce calcul a été mis en défaut en moins de deux jours. Quelques heures à peine avant la signature du pacte, un responsable saoudien senior avait confié à Reuters que le royaume se préparait à des attaques de la part des supplétifs iraniens au Yémen et en Irak, sur la base de renseignements collectés sur place et auprès d'alliés régionaux et américains.

La valeur militaire concrète de cet accord pour le front yéménite reste incertaine. Le Pakistan aurait déployé plusieurs milliers de soldats, des avions de combat, des drones et un système de défense antiaérienne en Arabie saoudite à la mi-2026, mais rien ne permet, à ce stade, de confirmer que ce déploiement serait engagé directement dans les opérations au Yémen. Un responsable saoudien, s'exprimant sous couvert d'anonymat auprès de L'Appel en raison de sa non-habilitation à parler aux médias, indique que Riyad n'envisage pas de s'engager directement dans une nouvelle guerre yéménite, mais fournira un soutien militaire substantiel à l'armée gouvernementale, notamment une couverture aérienne pour certaines avancées sur le terrain.

Entre préparatifs annoncés et doutes profonds sur la capacité de riposte La présidence du Conseil de direction présidentiel yéménite a réagi rapidement. Son président, Rachad al-Alimi, a tenu le 9 août des entretiens avec le chargé d'affaires américain Neil Hop, le briefant sur l'attaque de Mokha et dénonçant une guerre systématique menée par les Houthis contre les installations économiques vitales du Yémen. Al-Alimi a appelé Washington et la communauté internationale à ne plus se contenter de contenir la menace houthie, mais à s'attaquer directement à ses commanditaires.

Les forces armées yéménites ont pour leur part publié une déclaration martiale assumée, affirmant disposer de la volonté et de la capacité nécessaires pour faire taire les sources de la menace. Mais plusieurs sources yéménites contactées par L'Appel nuancent fortement ce tableau. Un responsable gouvernemental yéménite indique que Riyad et Sanaa préparent une opération terrestre et aérienne d'envergure, incluant une tentative de percée vers la capitale. Un second interlocuteur, également yéménite, exprime des doutes sérieux sur la disponibilité en munitions et en armement qualitatif suffisant pour une offensive de cette ampleur, et pointe le retrait des Émirats arabes unis, ancienne épine dorsale logistique de la coalition, comme un facteur aggravant durablement le rapport de forces sur le terrain.

La question émiratie est en effet le non-dit majeur de ce théâtre d'opérations. Abu Dhabi, après un désaccord profond avec Riyad sur les objectifs de la guerre et sur l'avenir du Conseil de transition du Sud, a retiré ses forces du Yémen. Un observateur politique yéménite interrogé par L'Appel, refusant d'être identifié, évoque même, sans fournir de preuve matérielle, l'hypothèse d'une coordination tacite entre les Émirats et les Houthis, deux acteurs qui partagent un intérêt convergent à neutraliser l'influence saoudienne directe dans le pays.

L'ONU s'alarme, les couloirs maritimes vacillent

L'envoyé spécial des Nations unies pour le Yémen, Hans Grundberg, n'a pas tardé à sortir du silence. Il a déclaré lundi que les attaques récentes à Marib et en Hadramaout, combinées aux nouvelles frappes contre la navigation commerciale en mer Rouge et dans le golfe d'Aden, ont placé le Yémen face au risque le plus élevé de retour à un conflit à grande échelle depuis la trêve onusienne d'avril 2022. Il a averti que les civils se trouvaient en grave danger à Mokha, à Marib et au-delà.

La dimension maritime de la crise ne peut être détachée du tableau terrestre. Le 20 juillet 2026, les Houthis avaient décrété un blocus naval de la navigation saoudienne en mer Rouge. Si ce blocus venait à être pleinement appliqué, il accentuerait la pression sur l'économie saoudienne et sur les marchés mondiaux en coupant au royaume l'accès à ses ports de la mer Rouge, vitaux pour le commerce pétrolier, alors que la fermeture du détroit d'Ormuz depuis le 28 février 2026 réduit déjà les alternatives disponibles. Les Houthis ont également revendiqué une attaque de missile contre Jizan, dans le sud-ouest de l'Arabie saoudite, en riposte à des frappes saoudiennes sur le port d'Hodeïda.

Le contexte dans lequel s'inscrivent ces attaques dépasse les seules frontières yéménites. Les combats se sont intensifiés la semaine dernière, alimentant les craintes de nouvelles perturbations des approvisionnements énergétiques mondiaux dans le sillage de la fermeture du détroit d'Ormuz, consécutive à la guerre américano-iranienne. Le Yémen n'est plus seulement un théâtre d'une guerre civile, il est devenu une variable d'ajustement d'une crise régionale qui s'étend de Téhéran à Bab el-Mandeb.

« Cette escalade doit cesser, et les civils comme les infrastructures civiles doivent être protégés. »

Hans Grundberg, envoyé spécial de l'ONU pour le Yémen, 10 août 2026

La chaîne de frappes depuis début août

7 août - Signature de l'Accord de défense de La Mecque entre Arabie saoudite, Turquie et Pakistan.

7-8 août - Frappes houthies sur des camps militaires à Marib et en Hadramaout : au moins 30 soldats gouvernementaux tués.

8 août - Missiles et drones houthis sur les quartiers résidentiels de Marib : 2 morts, 14 blessés.

9 août - Double barrage sur Mokha : 7 morts minimum, bilan AFP de 11, 30 blessés, 11 drones interceptés, tentative d'attaque par bateau piégé.

9-10 août - Mokha de nouveau ciblée le matin du 10 août ; l'envoyé de l'ONU Hans Grundberg tire la sonnette d'alarme sur le risque de guerre à grande échelle.

Par Khalid Al Shibani • L'Appel · L'Appel
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