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Pour la première fois depuis 1945, la France perd ses propres habitants

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Solde naturel négatif, natalité au plus bas depuis 1942, une consultation citoyenne lancée dans la foulée : ce que révèlent vraiment les chiffres officiels.

Moins six mille. C'est, à l'échelle d'un pays de 69 millions d'habitants, un chiffre presque dérisoire. C'est pourtant celui qui vient de faire basculer la France dans une situation qu'elle n'avait plus connue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale : pour la première fois, en 2025, le pays a compté plus de décès que de naissances sur son propre sol.

Un basculement qui couvait depuis 2007

Selon les chiffres publiés en janvier par l'Insee, la population française s'établit à 69,1 millions d'habitants au 1er janvier 2026, en hausse de seulement 0,25 % sur un an. Cette croissance quasi nulle repose désormais presque intégralement sur un seul moteur : le solde migratoire, provisoirement estimé à +176 000 personnes en 2025, alors que le solde naturel, la différence entre naissances et décès, est lui devenu négatif pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à -6 000.

Ce basculement n'est pas un accident isolé de l'année 2025. Le solde naturel recule en réalité de façon continue depuis 2007, année où il atteignait encore plus de 300 000. Il était déjà passé dans le rouge en 2024, mais uniquement pour la France métropolitaine prise isolément ; c'est seulement en 2025 que le territoire français dans son ensemble, outre-mer compris, franchit à son tour ce seuil symbolique. Le pays n'a donc pas basculé brutalement : il a achevé, en 2025, une trajectoire amorcée près de deux décennies plus tôt.

Ce n'est pas un problème de femmes en âge de procréer

La cause la plus intuitive, celle d'un manque de femmes en âge d'avoir des enfants, ne résiste pas à l'examen des données. Depuis 2016, le nombre de femmes en âge de procréer, notamment celles âgées de 20 à 40 ans, ne diminue pas ; il augmente même légèrement sur la période récente. La baisse du nombre de naissances depuis cette date s'explique donc exclusivement par le recul de la fécondité elle-même, et non par un rétrécissement du réservoir démographique.

Le chiffre est sans appel : l'indicateur conjoncturel de fécondité s'établit à 1,56 enfant par femme en 2025, après 1,61 en 2024. Il faut remonter à la fin de la Première Guerre mondiale pour retrouver un niveau aussi bas, l'année 1918 ayant enregistré exactement le même taux, 1,56, avant que l'indicateur ne s'effondre à 1,23 en 1916 au cœur du conflit. Le nombre absolu de naissances, 645 000 en 2025, est inférieur de 23,6 % à celui de 2010, dernier pic historique, et constitue le niveau le plus bas observé depuis 1942, en pleine Occupation.

Le recul touche presque exclusivement les femmes de moins de 35 ans. Chez les 25-29 ans, le taux de fécondité est passé de 12,8 naissances pour 100 femmes en 2005 à seulement 8,2 en 2025, une chute de plus d'un tiers en deux décennies. Le report de la maternité s'accélère en parallèle : l'âge moyen à l'accouchement atteint désormais 31,2 ans, contre 29,6 ans en 2005. Seule la tranche des 35 ans et plus, en hausse continue depuis la fin des années 1970, a cessé de progresser ces dernières années, se stabilisant à un niveau qui ne suffit plus à compenser l'effondrement observé chez les plus jeunes.

« Depuis 2016, le nombre de femmes en âge de procréer ne diminue pas. La baisse des naissances s'explique donc exclusivement par le recul de la fécondité elle-même. »

Le second moteur : une mortalité qui repart à la hausse Le solde naturel ne s'est pas seulement dégradé par le bas, avec moins de naissances. Il s'est aussi dégradé par le haut, avec davantage de décès. En 2025, 651 000 personnes sont mortes en France, soit 1,5 % de plus qu'en 2024, une hausse en partie conjoncturelle, liée à une épidémie de grippe hivernale particulièrement virulente en janvier et à des épisodes de fortes chaleurs localisés durant l'été, mais aussi profondément structurelle.

Depuis 2011, le nombre de décès tend en effet à augmenter mécaniquement du fait de l'arrivée aux âges de forte mortalité des générations nombreuses du baby-boom, nées entre 1946 et 1974. Les plus anciennes de ces générations atteindront 80 ans dès 2026. Ce double mouvement, moins de naissances d'un côté, plus de décès de l'autre, ne relève donc pas de deux phénomènes distincts mais d'une seule et même dynamique : le vieillissement structurel d'une population dont la partie la plus nombreuse quitte progressivement l'âge adulte pour entrer dans le grand âge.

L'espérance de vie continue pourtant de progresser, atteignant un niveau historique de 85,9 ans pour les femmes et 80,3 ans pour les hommes, avec un écart entre les sexes qui se resserre année après année, de 8,1 ans en 1995 à 5,6 ans aujourd'hui. Vivre plus longtemps et mourir plus nombreux ne sont donc pas contradictoires : c'est précisément parce que les générations du baby-boom vieillissent en bonne santé, puis en nombre, que les deux courbes progressent simultanément.

Le point de croisement des âges

La conséquence la plus visible de cette dynamique se lit dans la pyramide des âges elle-même. Au 1er janvier 2026, les personnes d'au moins 65 ans représentent 22,2 % de la population française, un chiffre désormais presque identique à celui des moins de 20 ans, à 22,5 %. En 2006, l'écart entre ces deux catégories restait considérable : 16,4 % de seniors contre 25,1 % de jeunes, soit près de neuf points de différence. Ce fossé s'est refermé en moins de vingt ans, et le mouvement s'accélère depuis le milieu des années 2010, précisément au moment où les premières générations du baby-boom franchissent le seuil de la vieillesse. Les personnes de 75 ans ou plus représentent désormais 11,1 % de la population, contre 8,2 % en 2006.

La France, encore relativement épargnée à l'échelle européenne

Replacée dans son contexte continental, la situation française paraît presque enviable. En 2024, dernière année pour laquelle les données européennes sont disponibles, le solde naturel n'était positif que dans 7 des 27 pays de l'Union européenne, contre 16 pays sur 27 dix ans plus tôt, en 2014. La bascule française de 2025 n'est donc que la dernière étape, parmi les plus tardives, d'un mouvement déjà largement engagé ailleurs sur le continent.

Sur le seul terrain de la fécondité, la France reste d'ailleurs la mieux placée des grands pays européens : avec un indicateur de 1,65 enfant par femme en 2023, dernière comparaison internationale disponible, elle se classe au deuxième rang de l'Union, juste derrière la Bulgarie, très loin devant la moyenne communautaire de 1,38. Ce paradoxe, un pays présenté comme en crise démographique mais qui reste comparativement le meilleur élève du continent, dit assez à lui seul l'ampleur du vieillissement qui touche l'ensemble de l'Europe.

Une consultation qui répond à la moitié du problème

C'est dans ce contexte précis que la ministre chargée de l'Autonomie et des Personnes en situation de handicap, Camille Galliard-Minier, a lancé début août la consultation citoyenne Vieillir en France, aujourd'hui et demain, accessible jusqu'au 20 septembre sur la plateforme gouvernementale Agora. Le texte s'appuie sur des projections déjà connues, un Français sur quatre aura plus de 60 ans en 2030, un sur trois en 2050, pour ouvrir cinq chantiers : le vieillissement en bonne santé, la diversification des lieux de vie, la transformation des EHPAD en Maisons France Autonomie, le soutien aux proches aidants et la valorisation des métiers de l'autonomie.

Le calendrier de cette initiative mérite d'être souligné : elle intervient dans les mêmes semaines que la publication des chiffres du solde naturel négatif, sans qu'aucun lien explicite ne soit établi entre les deux annonces. Or ces mêmes données montrent que la crise démographique française a mécaniquement deux faces indissociables : une population qui vieillit et une natalité qui s'effondre. La consultation gouvernementale, aussi légitime soit-elle, ne traite explicitement que la première de ces deux faces. Aucun de ses cinq axes n'aborde frontalement la question du recul de la fécondité chez les femmes de moins de 35 ans, pourtant identifiée comme le moteur numéro un de la bascule démographique du pays.

La ministre elle-même choisit d'ailleurs un cadrage résolument positif de l'enjeu, affirmant que le vieillissement de la population est une chance, individuelle et collective, pour aller vers une société de la longévité. La formule n'est pas fausse : l'allongement de l'espérance de vie en constitue, en un sens, la preuve la plus tangible. Mais elle laisse dans l'angle mort la question de savoir ce que le pays entend faire, au-delà de l'accompagnement du grand âge, face à une natalité tombée à son plus bas niveau depuis l'Occupation.

Le solde naturel négatif de 2025 n'est ni un accident statistique ni une surprise : c'est l'aboutissement documenté de deux tendances de fond, l'une sur la natalité, entamée dès le milieu des années 2000, l'autre sur la mortalité, mécaniquement liée à l'arrivée du baby-boom au grand âge. La consultation citoyenne lancée dans la foulée répond à la seconde de ces deux tendances. La première reste, pour l'instant, sans réponse politique clairement énoncée.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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