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L’arrosage des fleurs bisontines : ce que révèle vraiment cette querelle d’eau

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Derrière une polémique locale en apparence mineure se joue une question bien plus large : que vaut une règle de crise si son auteur s'en exempte lui-même ?

Sur le papier, la règle ne souffre aucune ambiguïté : en crise, l'arrosage des fleurs se fait sans exception. Dans les faits, la Ville de Besançon continue d'arroser les siennes, munie d'une dérogation signée par l'autorité même qui a rédigé cette règle. Ce n'est pas une anomalie administrative isolée. C'est un cas d'école de ce qui arrive quand celui qui fixe la loi de crise en devient aussi le premier bénéficiaire d'exception.

Une contradiction structurelle, pas un simple manquement

Le point le plus souvent négligé dans ce type de polémique locale n'est pas la dérogation elle-même, mais la position institutionnelle qui la rend possible. Le préfet du Doubs, Rémi Bastille, est à la fois l'auteur du cadre réglementaire qui interdit sans exception l'arrosage d'agrément en crise, et l'autorité qui a signé l'autorisation permettant à la Ville de Besançon d'y échapper. Ce n'est pas un tiers extérieur qui viole la règle : c'est son rédacteur qui la suspend, pour un seul acteur, sans que le texte général change d'une virgule pour les autres usagers du département.

Cette configuration change la nature du problème. Une simple infraction se corrige par une sanction. Une dérogation accordée par l'autorité rédactrice de la règle interroge, elle, la crédibilité de la règle elle-même : si le niveau crise n'empêche pas un arrosage d'agrément quand l'acteur concerné est la mairie elle-même, dans quelle mesure ce niveau constitue-t-il encore une contrainte réelle, ou seulement un outil disponible à géométrie variable ?

Trois usages, trois logiques que le PCF a lui-même distinguées

La lettre du Parti communiste français mérite d'être lue avec attention, car elle ne réclame pas une interdiction uniforme de tout arrosage municipal. Elle établit, sans le nommer explicitement, une hiérarchie de priorité entre trois usages bien distincts : les jeunes arbres plantés depuis moins de deux ans, pour lesquels le parti demande simplement un changement de source d'approvisionnement vers la réserve de Mallarmé plutôt qu'une interdiction ; les fleurs, purement décoratives, pour lesquelles il demande une interdiction pure et simple ; et le terrain de football Léo-Lagrange, pour lequel il demande non pas une interdiction immédiate, mais une concertation pour évaluer l'utilité réelle de l'arrosage.

Cette gradation est en réalité plus rigoureuse que la position binaire qu'on pourrait prêter à une simple opposition politique. Un jeune arbre représente un investissement pluriannuel dont la mort signifierait une perte sèche, à la fois budgétaire et écologique, largement supérieure au coût de son arrosage ponctuel : le protéger via une réserve dédiée, plutôt que via l'eau vive du Doubs, est une position défendable sur le plan strictement environnemental. Un massif de fleurs, en comparaison, ne présente aucun enjeu de survie à long terme ni aucune fonction écologique comparable. Le traiter comme équivalent à un jeune arbre, comme semble le faire implicitement la dérogation municipale, relève d'un choix de priorité contestable, et c'est précisément ce point que la lettre du PCF met en lumière avec le plus de force.

« Si le niveau crise n'empêche pas un arrosage d'agrément quand l'acteur concerné est la mairie elle-même, que reste-t-il de sa portée contraignante ? »

Le Doubs, une rivière déjà à bout de souffle

Cette querelle locale ne se joue pas dans l'abstrait. Elle intervient alors que le réseau national d'observation des étiages recensait, fin juillet, un phénomène de rupture d'écoulement et d'assecs touchant 43 % des points suivis à l'échelle du pays, la situation la plus critique jamais enregistrée à cette période de l'année, plus sévère encore que celle de 2022. Chaque prélèvement supplémentaire opéré directement dans le lit du Doubs, aussi modeste soit-il à l'échelle d'un massif de fleurs, s'ajoute donc à une pression hydrologique déjà documentée comme historiquement sévère sur les cours d'eau français cet été.

C'est ce contexte qui transforme une polémique d'apparence esthétique en enjeu réellement écologique. Prélever de l'eau vive dans une rivière dont le débit s'effondre n'a pas le même impact que puiser dans une réserve d'eau comme celle de Mallarmé, précisément parce que le premier geste retire une ressource directement disputée par les besoins du milieu aquatique lui-même, poissons, amphibiens, zones humides, quand le second n'agit pas sur le débit vivant du cours d'eau. La différence entre les deux options proposées par le PCF, pour les arbres comme pour les fleurs, n'est donc pas seulement une différence de degré d'urgence, mais une différence de nature d'impact.

L'angle mort des chiffres

Ce qui frappe, à la lecture des deux documents disponibles, c'est l'absence totale de données chiffrées sur le volume d'eau réellement en jeu. Ni la lettre du PCF, ni aucune communication municipale connue à ce jour, ne précise combien de mètres cubes sont concernés par l'arrosage des fleurs bisontines, ni quelle part cela représente dans les prélèvements globaux opérés sur le Doubs en période de crise. Le débat se déroule donc entièrement sur un plan symbolique et politique, sans que la question hydrologique elle-même, celle qui devrait pourtant être centrale, soit jamais quantifiée publiquement par l'une ou l'autre partie.

Cette absence n'est pas neutre. Elle permet à la controverse de rester purement une affaire de principe, où chaque camp peut avancer ses arguments sans jamais avoir à démontrer, chiffres à l'appui, si l'arrosage contesté pèse réellement sur la ressource ou s'il n'en représente qu'une fraction négligeable. Tant que ce chiffre reste inconnu du public, la polémique restera un débat de posture, non un débat d'impact réel mesuré.

Le vrai risque : l'érosion de l'adhésion collective Le point le plus sérieux que soulève, sans le formuler ainsi, la lettre du PCF touche à la psychologie de l'acceptation des règles de crise. Le même guide préfectoral qui exempte la mairie prévoit, pour tout habitant du Doubs pris en infraction, une amende pouvant atteindre 1 500 euros, ainsi que l'obligation de justifier individuellement, relevés de compteur à l'appui, la moindre demande de dérogation personnelle. Un habitant qui constate que la collectivité elle-même s'affranchit, sur un usage purement décoratif, d'une règle qu'il applique lui à la lettre sous peine de sanction, dispose d'un motif rationnel, non seulement moral, de relâcher sa propre discipline.

Cette dynamique est documentée dans la littérature sur l'acceptabilité des politiques publiques de restriction : la perception d'une application inégale des règles de crise, davantage que la sévérité de la règle elle-même, constitue l'un des facteurs les plus corrosifs pour l'adhésion volontaire d'une population à un effort collectif. Autrement dit, ce que la dérogation bisontine met en jeu n'est pas seulement quelques mètres cubes d'eau prélevés dans le Doubs : c'est la crédibilité de l'ensemble du dispositif de restriction pour le reste de la population du département, à un moment où celui-ci a justement le plus besoin d'être respecté.

La réponse que Rémi Bastille apportera à la lettre du PCF ne tranchera donc pas seulement le sort d'un massif de fleurs. Elle indiquera, à l'ensemble des habitants du Doubs, si le niveau crise sécheresse constitue une contrainte que même l'autorité publique s'impose à elle-même, ou seulement une règle que l'on demande aux autres de respecter.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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