Premier épisode d'une série tirée des Contes et légendes de Basse-Bretagne : un jeune homme trop pressé de s'enrichir, une fiancée qui refuse d'attendre son deuil, et un filet d'acier qui décide de tout.
Elle sert huit sortes de vin dans huit gobelets d'argent. Elle promet la moitié de sa fortune. Et sous la friture, dans la poêle d'or, de toutes petites voix supplient qu'on les sauve.
L'Appel ouvre aujourd'hui une série nouvelle, à contre-courant de son actualité habituelle. Chaque semaine, une légende tirée des Contes et légendes de Basse-Bretagne, recueil publié en 1891 par la Société des Bibliophiles bretons à partir des collectes d'Émile Souvestre, d'Ernest du Laurens de la Barre et de François-Marie Luzel. Ces récits, transmis oralement de génération en génération dans le Finistère, le Morbihan et les Côtes-du-Nord avant d'être fixés par l'écrit, appartiennent aujourd'hui au domaine public. L'Appel les adapte à sa manière, avec sa plume, pour un lecteur du XXIe siècle qui n'a ni feu de tourbe ni veillée pour les entendre conter. Premier arrêt : les Glénan, et la plus redoutée des fées de la mer.
Lanillis, un matin de disette
Dans le pays de Lanillis, au coeur de l'évêché de Léon, on disait les filles sages et les vergers généreux. Cela n'empêchait ni les mauvaises récoltes ni les foires où le prix d'une vache grimpait plus vite que la patience des amoureux. Houarn Pogamm et Bellah Postik s'étaient aimés depuis le berceau, cousins de village élevés dans la même maison après la mort de leurs parents. Il ne leur manquait, pour se marier, qu'une vache et un cochon maigre. Ce n'était pas grand-chose. C'était pourtant hors de portée.
Houarn s'impatientait. Bellah temporisait. Un matin, pendant qu'elle vannait le blé dans l'aire, il vint lui annoncer qu'il partait chercher fortune sur les routes. Elle pleura, discuta, n'obtint rien : le garçon avait la tête dure. Elle finit par céder, à une condition qu'elle posa elle-même, en ouvrant l'armoire familiale. Trois objets en sortirent, hérités de génération en génération : une clochette de saint Kolédok, qui sonne toute seule quand celui qui la porte est en danger, un couteau de saint Corentin, que nul sortilège ne peut tromper, et un bâton de saint Vouga, qui mène où l'on veut aller. Bellah donna le couteau et la clochette à Houarn. Elle garda le bâton, pour le cas où il faudrait le rejoindre.
Un cygne qui plonge sans prévenir
Le voyage de Houarn ne rapporta d'abord que des mendiants persuadés qu'un jeune homme aux braies entières était forcément riche. À Pont-Aven, assis devant une auberge, il surprit la conversation de deux marchands de sel. Ils parlaient d'une fée, la Groac'h, installée dans l'étang de la plus grande île des Glénan, et censée posséder à elle seule plus d'or que tous les rois de la terre réunis. Beaucoup étaient partis tenter leur chance auprès d'elle. Aucun n'était revenu.
Cela suffit à décider Houarn. Les mêmes marchands, puis tout le village ameuté, tentèrent de le raisonner, allèrent jusqu'à proposer une quête pour lui offrir sa vache et son cochon plutôt que de le voir s'embarquer. Il refusa. Un batelier le conduisit jusqu'à l'île. L'étang qu'il chercha s'y trouvait bien, bordé d'herbes marines à fleurs roses, et sur l'eau dormante flottait une embarcation en forme de cygne endormi, la tête sous l'aile.
Houarn y monta par curiosité. L'oiseau se réveilla aussitôt, plongea sans un mot d'excuse et l'entraîna sous l'eau jusqu'à un palais de coquillages, où chaque marche d'un escalier de cristal chantait comme un oiseau des bois sous le pied de qui la gravissait.
« Soyez le bienvenu, il y a toujours place ici pour les étrangers et pour les beaux garçons »
- la Groac'h, à l'arrivée de Houarn
Huit vins, un mariage, une friture qui chuchote
La maîtresse des lieux ne ressemblait à rien de ce que Houarn avait imaginé : cheveux noirs mêlés de corail jusqu'aux pieds, robe couleur de vague, visage à l'éclat de nacre. Elle le fit asseoir, lui servit huit vins dans huit gobelets d'argent, et à mesure qu'il buvait, elle lui semblait plus belle encore. Elle se dit veuve d'un korandon, ce petit peuple des landes bretonnes, et lui proposa sans détour de l'épouser et de partager sa fortune, gonflée disait-elle par tout ce que les naufrages déversaient dans son étang relié à la mer par un courant magique. Houarn, la tête tournée par le vin et l'or, accepta. Bellah, la promesse du matin, la clochette autour du cou : tout cela s'effaça d'un coup.
La Groac'h annonça le repas de noces. Elle se rendit à un vivier au fond du jardin et appela, comme on appelle des habitués : le procureur, le meunier, le tailleur, le chantre. À chaque nom, un poisson different accourait dans son filet d'acier. Elle les jeta dans une poêle d'or. Sous les crépitements de la friture, Houarn crut entendre des voix chuchoter, puis murmurer, puis crier. La Groac'h eut chaque fois une explication : le bois qui pétille, la graisse qui fond, le grillon du foyer. Il n'était pas tout à fait rassuré, et par réflexe plus que par prudence, sortit son couteau de saint Corentin pour commencer à manger.
La lame toucha le plat d'or. Les poissons se redressèrent d'un coup, redevinrent de petits hommes habillés selon leur état, un procureur en rabat, un tailleur en bas violets, un meunier blanc de farine, un chantre en surplis, tous nageant encore dans le beurre fondu et criant à Houarn de les sauver s'il voulait lui-même être sauvé. Ils lui expliquèrent, entre deux plongeons, qu'ils avaient fait comme lui : accepté d'épouser la Groac'h, et payé le lendemain de leurs noces le prix de cette fortune trop facile.
Houarn courut vers la porte. La Groac'h, qui rentrait, avait tout entendu. Elle jeta son filet d'acier sur lui. Il devint grenouille et rejoignit ses prédécesseurs dans le vivier.
À Lanillis, une clochette qui sonne toute seule
Ce même instant, à Lanillis, Bellah écrémait le lait de la veille quand la clochette de saint Kolédok, restée au cou de Houarn, se mit à tinter d'elle-même à des lieues de là. Elle comprit avant même de réfléchir. Sans attendre l'avis de personne, elle enfila ses habits du dimanche, prit sa croix d'argent et son bâton de saint Vouga, planta celui-ci en terre au premier carrefour et récita la formule que sa famille se transmettait depuis toujours. Le bâton devint un cheval rouge, harnaché, un ruban à chaque oreille.
Elle chevaucha à travers la Bretagne à une vitesse que rien de vivant n'aurait pu tenir, jusqu'au pied d'un rocher trop abrupt pour n'importe quelle monture. Une seconde formule transforma le cheval en oiseau, qui la porta au sommet. Là, dans un nid de terre et de mousse, un petit korandon noir et ridé couvait six oeufs de pierre. Il se présenta comme Jeannik, l'époux véritable de la Groac'h, exilé sur ce rocher jusqu'à l'éclosion. Il ne recouvrerait sa liberté, dit-il à Bellah, que le jour où Houarn serait délivré à son tour.
Le korandon lui indiqua la marche à suivre : se présenter au palais déguisée en jeune homme, puis dérober à la Groac'h le filet d'acier qu'elle porte à la ceinture, et l'y enfermer pour de bon. D'un souffle sur quatre de ses propres cheveux, il fit apparaître quatre tailleurs miniatures, qui taillèrent en un instant, dans des feuilles de chou, un habit complet à la taille de Bellah : veste, gilet, culotte, chapeau et souliers, le tout d'un vert si soutenu qu'on l'aurait cru en velours.
Le filet retourné
Ainsi vêtue, Bellah reprit son vol jusqu'aux Glénan, redescendit dans le palais par le même cygne endormi. La Groac'h, ravie de ce nouveau visiteur, se prit d'affection immédiate pour ce beau garçon en velours vert et l'appela son mignon. Elle lui fit visiter le jardin de diamants et le vivier aux poissons de mille couleurs, où Bellah reconnut, sans un mot, ce que ces créatures étaient réellement.
Quand la Groac'h lui proposa le mariage, Bellah accepta, à une condition : pêcher elle-même un poisson avec le fameux filet d'acier. La fée, sans se méfier, le lui tendit en riant. Bellah le rouvrit et le jeta d'un geste sec sur la tête de la Groac'h, en prononçant une formule qui inversait tout le sortilège que celle-ci avait fait subir à tant d'hommes. La sorcière des Glénan, la plus riche créature des mers bretonnes, se retrouva changée en une simple touffe de champignons. Bellah referma le filet et alla le sceller au fond d'un puits, sous une pierre marquée d'une croix.
« Je prendrai le diable ! Sorcière, deviens de corps ce que tu es de coeur »
- Bellah, en refermant le filet sur la Groac'h
Les poissons sortirent du vivier en procession et vinrent saluer leur libérateur présumé. Parmi eux, une petite grenouille verte, la clochette de saint Kolédok toujours au cou, pleurait à genoux les deux pattes sur le coeur. Bellah la reconnut avant même de la toucher du couteau de saint Corentin. Houarn redevint lui-même. L'un après l'autre, les autres maris de la Groac'h reprirent également figure humaine : le procureur, le meunier, le tailleur, le chantre, et tous ceux qui les avaient précédés.
Ce que devint la fortune de la sorcière
Le korandon Jeannik arriva à son tour, tiré par six grosses mouches nées de ses oeufs de pierre désormais éclos, libre enfin de son rocher. Il conduisit Houarn et Bellah aux coffres du palais, remplis de pierres précieuses, en leur disant de prendre à volonté. Ils remplirent poches, ceintures, chapeaux et jusqu'aux larges braies du pays de Léon, avant que le bâton magique, redevenu voiture ailée, ne les ramène à Lanillis avec tous ceux qu'ils venaient de délivrer.
Le mariage eut lieu comme prévu, mais Houarn n'acheta ni vache ni cochon maigre. Il acheta toutes les terres de la paroisse et y installa comme fermiers les hommes qu'il avait ramenés de l'île du Lok. De la sorcière des Glénan, il ne resta qu'une pierre scellée sur un puits, quelque part dans les Glénan, que personne, depuis, n'a eu l'audace de soulever.
La semaine prochaine
Cette légende du Léon a traversé les campagnes bretonnes bien avant qu'on ne songe à la coucher sur le papier ; Émile Souvestre la recueille dès 1844 dans son Foyer breton, avant sa reprise dans le recueil de 1891 que suit cette série. La semaine prochaine, L'Appel racontera Les Pierres de Plouhinec : une lande où des monolithes de granit se lèvent, dit-on, une nuit par siècle, pour aller boire à la rivière, et où des hommes ont cru pouvoir profiter de cet instant pour s'emparer d'un trésor qu'ils ne devaient jamais revoir.






