Derrière la crise Infantino, une question que personne ne pose vraiment - comment une organisation qui gouverne 211 nations et brasse des milliards de dollars peut-elle rester une simple association à but non lucratif immatriculée à Zurich, sans actionnaires, sans contre-pouvoir réel et sans obligation de rendre des comptes à la société civile ?
Le communiqué de la FIFA du 8 août 2026 dénonçant « un effort concerté et continu » pour affaiblir Gianni Infantino est venu cristalliser une crise qui déborde largement la personne d'un président. Ce que révèle l'affaire de la FIFA Forward Enterprise, avec ses 20 milliards de dollars, ses investisseurs proches de la Maison-Blanche et une gouvernance opaque que même les parlementaires suisses peinent à réformer, c'est un paradoxe fondateur que le football mondial reporte depuis des décennies. La FIFA est officiellement la propriété de personne. Et c'est précisément ce vide juridique qui permet à un seul homme de se comporter comme s'il en était le patron absolu.
Le 8 août 2026, alors que le Congrès mondial du football se tenait à Cali, en Colombie, la FIFA publiait un communiqué d'une tonalité peu ordinaire pour une institution censée se cantonner au sport. Gianni Infantino, dont le projet de créer une entreprise commerciale à 20 milliards de dollars pour gérer la Coupe du monde avec des investisseurs privés venait de se heurter à une fureur européenne, se retrouvait accusé de favoritisme. Sa réponse institutionnelle avait les accents d'une déclaration de guerre politique - la fédération y évoquait des « allégations manifestement fausses » et un complot ourdi contre son leadership. Le problème, c'est que derrière la rhétorique défensive, subsiste une question que ni la FIFA ni ses détracteurs ne semblent vouloir formuler franchement. Qui dirige réellement cette organisation ? À qui rend-elle des comptes ? Et comment une entité aussi puissante peut-elle fonctionner dans un quasi-vide juridique depuis plus de cent vingt ans ?
Une association à but non lucratif qui pèse plus que la plupart des États Il faut commencer par le paradoxe de la structure. La FIFA s'est implantée à Zurich en 1932 et s'est constituée en association au sens de l'article 60 du Code civil suisse. Cette structure lui confère un cadre légal flexible, une fiscalité légère et une exemption des réglementations anticorruption en Suisse.
Sur le papier, la FIFA n'est pas une société anonyme cotée en bourse. Son statut juridique est celui d'une association à but non lucratif, régie par les articles 60 et suivants du Code civil suisse. Bien qu'elle soit officiellement une association à but non lucratif, cette organisation brasse des sommes astronomiques. Pour le cycle 2023-2026, les seuls revenus de droits télévisuels budgétés atteignaient 4,3 milliards de dollars et les recettes d'hospitalité et de billets un niveau record de 3,1 milliards de dollars.
Aucun de cet argent ne va à des actionnaires ou à des investisseurs privés, car il n'en existe aucun. La théorie veut que les bénéfices soient réinvestis dans le football mondial. En pratique, la FIFA, le CIO, l'UEFA et les autres fédérations internationales sont considérées par le droit suisse comme des associations qui poursuivent des « buts de service public » ou d'« utilité publique », ce qui leur permet non seulement d'être exemptées de l'impôt fédéral direct, mais aussi du devoir de rendre public leurs comptes.
Ce n'est pas un détail. C'est l'architecture même du problème.
Le Congrès - un parlement de 211 voix où chaque membre est égal, du Nigeria aux Îles Féroé Le texte fondateur pose des règles qui sembleraient admirables dans n'importe quelle démocratie. La FIFA est une organisation internationale privée dotée de la personnalité juridique, établie par l'article premier de ses statuts, qui définit son rôle comme l'organe directeur du football mondial. Le Congrès en est l'organe suprême. Chaque association dispose d'une voix au Congrès, indépendamment de sa population, de son poids économique ou de ses résultats sportifs. Des micro-États insulaires du Pacifique ont le même poids électoral que les grandes puissances du football.
Sur le papier, c'est du multilatéralisme pur. En réalité, ce système crée une mécanique que tout dirigeant habile peut instrumentaliser. La différence d'argent proposée aux fédérations membres pour accepter le projet d'investissement privé représentait quelque 86 millions de dollars sur douze ans par rapport à environ 36 millions dans le cadre du financement déjà promis en cas de rejet. Autrement dit, Infantino pouvait acheter des votes en proposant aux fédérations les plus dépendantes financièrement une prime supplémentaire de 50 millions de dollars sur une décennie. Des dizaines de ces fédérations membres dépendent typiquement de la FIFA pour leur financement, ont des équipes nationales avec peu de chances réalistes de se qualifier pour une Coupe du monde. La démocratie à une voix par membre n'est pas une garantie contre la capture si celui qui redistribue l'argent est aussi celui qui se présente à l'élection.
Ce que le projet Kushner-JPMorgan révèle vraiment
L'histoire officielle présentait la FIFA Forward Enterprise comme une opération banale de levée de capitaux. La réalité est plus précise et plus dérangeante.
Le plan d'Infantino de créer une filiale commerciale qui serait appelée FIFA Forward Enterprise (FFE) et gérerait des compétitions comme la Coupe du monde et la Coupe du monde des clubs a été révélé en premier par le Times de Londres. La FIFA a déclaré que la FFE lèverait jusqu'à 4,2 milliards de dollars plus tard cette année pour financer des programmes de développement, sur la base d'une valorisation initiale de 20 milliards de dollars, en sélectionnant des investisseurs à long terme qui acquerraient des participations minoritaires sans droit de contrôle.
Jusque-là, l'habillage est celui d'une opération de capital-investissement classique. Sauf que le choix des investisseurs donne une autre dimension à l'affaire. La FIFA travaillait avec JP Morgan, tandis que les investisseurs envisagés comprenaient Thrive Eternal, lancée par Joshua Kushner, dont le frère Jared Kushner est le gendre du président américain Donald Trump.
Ce n'est pas là la seule connexion entre la FIFA et la sphère Trump. La FIFA a loué des bureaux dans la Trump Tower à New York, plaçant l'organe directeur mondial du football dans un immeuble lié à la famille du président. Le tirage au sort de la Coupe du monde 2026, initialement prévu à Las Vegas, avait été déplacé à Washington à la demande expresse du président Trump. Et Trump a accepté le premier « Prix de la Paix FIFA », une nouvelle distinction créée sans approbation formelle du Conseil de la FIFA par le président Infantino, un proche associé de Trump qui a publiquement décrit le dirigeant américain comme un « gagnant » et un ami personnel.
La FIFA n'a pas divulgué le processus de sélection pour l'attribution de ce prix, qui aurait, selon plusieurs sources, surpris de hauts responsables de la fédération. Des responsables seniors de la FIFA avaient été surpris par l'annonce de ce prix, qui n'avait pas été discuté avec le Conseil de la FIFA.
Le tableau d'ensemble n'est pas celui d'une corruption au sens pénal du terme. C'est quelque chose de plus diffus et, à certains égards, de plus inquiétant. Il s'agit d'une organisation dont le président accumule des décisions unilatérales - un prix créé sans vote du Conseil, un bail signé dans l'immeuble d'un chef d'État hôte, un plan d'investissement de 20 milliards bâti autour d'un cercle de proches de la Maison-Blanche - dans un cadre institutionnel qui ne prévoit aucun mécanisme réel d'alerte ou de blocage en dehors du Congrès lui-même.
La faille structurelle - un système juridique privé sans contre-pouvoir public Le système juridique privé de la FIFA est bénéfique pour le football parce qu'il offre ce que les États ne peuvent pas offrir : des règles communes qui transcendent les frontières et sont adaptées aux besoins du sport. Ces règles favorisent des relations contractuelles prévisibles et des conditions de compétition égales, et permettent une résolution rapide des litiges sans passer par les tribunaux ordinaires. Personne ne conteste cette utilité pratique. Mais le fait que la FIFA ait réussi à construire son propre système juridique avec une surveillance minimale l'a rendue vulnérable à long terme.
Les clubs et les joueurs manquent parfois de canaux formels pour participer aux décisions qui les affectent directement, tandis que la FIFA ne dispose par ailleurs d'aucun mécanisme permettant de prendre en compte les intérêts de quiconque n'est pas directement lié au football. Comme les tiers n'ont pas voix au chapitre dans l'élaboration des règles, leurs intérêts peuvent être ignorés.
Cette lacune est connue des parlementaires suisses depuis au moins une décennie. Plusieurs d'entre eux exigent une révision du statut de la FIFA et des organisations analogues, qui sont considérées par le droit suisse comme de simples associations à but non lucratif. Le gouvernement suisse a rejeté une motion visant à créer une loi spéciale régissant les organisations sportives qui gèrent des milliards de francs, faisant valoir que les grandes fédérations sportives sont déjà tenues de respecter de strictes normes comptables. Une réponse qui fait sourire amèrement quand on sait que le pouvoir au sein de la FIFA est très peu partagé et que les décisions, selon des experts de l'IDHEAP, devraient être prises de manière plus démocratique et transparente.
Les chefs d'État peuvent-ils influencer le résultat d'un match ? La vraie question sur l'ingérence politique La question semble extrême. Elle mérite pourtant d'être posée sérieusement. La FIFA interdit à ses fédérations membres de subir une ingérence gouvernementale dans leur gestion interne. Les associations doivent maintenir une gouvernance indépendante, à l'abri des interférences gouvernementales. Lorsqu'un gouvernement national tente de prendre le contrôle d'une fédération de football ou d'y installer des représentants politiques, la FIFA répond par une suspension.
L'ironie est saisissante. La FIFA sanctionne les gouvernements qui s'ingèrent dans les fédérations nationales, mais aucune règle ne l'empêche, elle, de s'ingérer dans la politique ou de nouer avec un chef d'État des liens qui brouillent toute frontière entre gouvernance sportive et allégeance politique. L'effort d'Infantino marque sa dernière tentative de s'aligner sur l'entourage du président américain Donald Trump - en créant le Prix de la Paix FIFA, en laissant Trump intervenir dans un processus qui a conduit l'attaquant américain Folarin Balogun à jouer à la Coupe du monde, et maintenant en essayant de lier la firme d'investissement de Joshua Kushner à un accord de propriété de douze ans avec l'organe de gouvernance du football.
Les Démocrates du Congrès américain ont tiré l'alarme. En 2015, le département de Justice américain avait poursuivi plus d'une vingtaine de hauts responsables de la FIFA et de dirigeants de marketing sportif pour une conspiration de racket impliquant des fraudes électroniques et du blanchiment d'argent, et accusé les défendeurs de plus de vingt pays d'avoir échangé plus de 200 millions de dollars en pots-de-vin et rétrocommissions sur vingt-quatre ans. Le contexte n'invite guère à une confiance aveugle dans les proclamations de bonne gouvernance.
On peut soutenir que l'influence d'un chef d'État sur le résultat d'un match lui-même reste quasi nulle - les arbitres sont indépendants, les résultats sportifs sont ce qu'ils sont. Mais l'influence sur le choix des pays hôtes, sur les calendriers, sur les règles d'attribution des droits télévisuels, sur les décisions qui valent des dizaines de milliards de dollars - là, le risque d'interférence politique est documenté, structurel et non résolu.
Hypothèses concurrentes - Infantino victime ou artisan de sa propre crise ?
La FIFA elle-même formule une première hypothèse. Certains, au sein et en dehors des instances du football, plaident qu'Infantino est victime d'une coalition d'intérêts européens qui entendent préserver leur hégémonie commerciale sur le jeu mondial. UEFA et ses 55 fédérations dominent les droits télévisuels les plus lucratifs. Le programme FIFA Forward a mis environ 2,8 milliards de dollars à la disposition des 211 associations membres au cours de ses deux premiers cycles de financement pour investir dans les infrastructures de football, la gouvernance et le développement. La redistribution mondiale est réelle, et les fédérations africaines, sud-américaines et asiatiques lui sont souvent reconnaissantes. Infantino a renforcé ses liens avec le football saoudien et le prince héritier Mohammed ben Salmane. L'Arabie saoudite accueillera la Coupe du monde 2034 et a largement financé la Coupe du monde des clubs rénovée organisée aux États-Unis.
La deuxième hypothèse est celle de la dérive présidentialiste. Elle est plus solide factuellement. L'histoire des grandes organisations sportives internationales montre un pattern récurrent. Les scandales récents sont en partie le résultat d'une capture du pouvoir par certains bureaucrates du football qui souhaitent accroître leur propre influence et prolonger leur présence à la tête des organisations. Infantino, rappelons-le, avait été élu en 2016 précisément sur un programme de réforme après la démission de Sepp Blatter dans le tourbillon du scandale de corruption le plus vaste de l'histoire du sport. Il a ensuite construit un pouvoir personnel que ses propres prédécesseurs n'avaient pas osé revendiquer aussi ouvertement.
La troisième hypothèse, sans doute la plus juste, est qu’Infantino et ses détracteurs sont les deux symptômes d’un même mal structurel. L'absurde structure de gouvernance de la FIFA a permis à Gianni Infantino de « bafouer ouvertement » les règles de l'organisation et d'agir de manière à la fois dangereuse et directement contraire aux intérêts du sport le plus populaire du monde - c'est le constat de l'ONG FairSquare dans sa plainte déposée devant le Comité d'éthique de la FIFA en décembre 2025. Mais l'UEFA n'est pas davantage une institution transparente et démocratique. Elle protège ses intérêts commerciaux avec la même énergie qu'elle mobilise pour défendre les « valeurs du football ». Le combat entre Zurich et Nyon est un combat de pouvoirs, pas un combat de principes.
Ce qui devrait changer - et ce qui ne changera probablement pas
Des réformateurs préconisent de redonner du pouvoir aux États face à la FIFA, notamment en redéfinissant des périmètres dans lesquels ils exerceraient un contrôle démocratique sur la fédération ainsi que sur ses différents satellites. D'autres suggèrent une solution plus radicale. Créée il y a plus d'une centaine d'années dans un contexte totalement différent, la FIFA devrait faire évoluer son statut juridique, de même que ses procédures et règles d'intervention. Passer du statut d'association à celui d'établissement public international doté d'une personnalité morale ne serait pas une hérésie.
La FIFA est organisée sous la forme d'une association de droit suisse, ce qui signifie qu'un nouveau modèle nécessiterait simplement une modification de ses statuts. Techniquement, la réforme est accessible. Politiquement, elle est bloquée par les mêmes acteurs qui profitent du statu quo. La décision finale sur tout projet majeur requiert un soutien majoritaire des associations membres et l'approbation du Conseil de la FIFA. Or ces associations membres reçoivent leur financement de la FIFA. Et le Conseil est dominé par des figures dont la longévité dépend de leur relation avec la présidence.
Le jeu n'est pas gouverné par un seul organe souverain, mais par un réseau superposé qui s'étend de la FIFA et de ses 211 associations nationales aux six confédérations continentales, aux ligues professionnelles, aux syndicats de joueurs et aux tribunaux nationaux. Dans ce réseau, en cas de crise de gouvernance ou de scandale éthique, la pression des marques sponsor influence directement les décisions prises à Zurich. Ce sont les diffuseurs et les sponsors - Adidas, Coca-Cola, Visa - qui constituent le vrai contre-pouvoir opérationnel, non par idéal démocratique, mais par intérêt commercial bien compris.
C'est peut-être la leçon la plus dure de cette crise. Dans une organisation qui n'appartient à personne en droit, ce sont ceux qui apportent l'argent qui font la loi en fait. Et ce glissement, que la crise Infantino a rendu visible aux yeux du grand public, était inscrit dans l'architecture de la FIFA depuis le jour où elle a choisi Zurich et son Code civil comme abri.
La question n'est plus de savoir si Gianni Infantino survivra jusqu'aux élections de mars 2027. La question est de savoir si le football mondial veut encore se donner les moyens d'une gouvernance qui ne soit pas à la merci du prochain homme providentiel qui saura, mieux que lui, jouer avec les règles du vide.
CE QUE LES STATUTS DE LA FIFA PERMETTENT - ET CE QU'ILS INTERDISENT La FIFA est régie par le Code civil suisse (art. 60 et suivants), qui lui confère le statut d'association à but non lucratif. Aucun actionnaire, aucun dividende, aucune cotation en bourse.
Le Congrès, composé des 211 fédérations membres, est l'organe suprême. Chaque fédération dispose d'une voix - les Samoa américaines ont le même poids que l'Allemagne ou le Brésil.
Le président représente la FIFA généralement et préside le Congrès, mais n'a pas le droit de vote en son sein. En revanche, il dispose d'une latitude considérable sur les décisions exécutives entre deux Congrès.
Les statuts interdisent toute ingérence gouvernementale dans les fédérations membres - sous peine de suspension. Ils n'interdisent en revanche pas au président de la FIFA de nouer des liens personnels ou commerciaux avec des chefs d'État.
Les fédérations sont exemptées d'impôt fédéral direct en Suisse et n'ont pas l'obligation de rendre publics leurs comptes, en vertu de leur classification comme associations d'utilité publique.
Toute réforme statutaire majeure requiert les trois quarts des voix du Congrès - un seuil quasiment infranchissable sans l'accord de la présidence elle-même.






