lundi 05 octobre 2026, 22:57 📌 Ajouter L'Appel sur Google
⚡ DERNIÈRES
Politique

Hôpitaux de campagne, (l’économie illusoire) : un fardeau pour l’État ou une marginalisation des plus faibles ?

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
Actualités

La proposition de Philippe Juvin d'éliminer les petits établissements hospitaliers rouvre un dossier jamais clos - entre impératif budgétaire et fracture territoriale, les preuves scientifiques donnent tort aux deux camps.

Le député et médecin urgentiste Philippe Juvin martèle depuis des années qu'il faut fermer les petits hôpitaux insuffisamment actifs. L'argument budgétaire est réel, le diagnostic médical partiellement fondé. Mais derrière l'apparente rationalité comptable se dissimule une question que la France n'a toujours pas tranchée honnêtement - peut-on soigner mieux en soignant plus loin ?

Le chiffre mérite qu'on s'y arrête. En vingt ans, les hôpitaux français ont perdu 46 100 lits. Entre 2017 et 2022, plus de 26 000 suppressions supplémentaires. En 2023, 4 900 lits de plus ont disparu. Et pourtant, la France dépense chaque année davantage pour son système de santé. C'est le paradoxe qui nourrit la proposition de Philippe Juvin, rapporteur général du budget à l'Assemblée nationale et ancien chef du service des urgences de l'Hôpital européen Georges-Pompidou à Paris.

Le 24 juillet 2026, sur CNews, le député Les Républicains des Hauts-de-Seine a répété ce qu'il dit depuis des années avec une constance qui tient à la fois de la conviction médicale et du calcul politique. Il existe en France des établissements de petite taille où « on paye beaucoup d'argent collectivement sur la santé, mais pour un résultat qui n'est pas à la hauteur de ce qu'on dépense », et selon lui, la France a beaucoup de petits hôpitaux dont la qualité des soins est moyenne et qui consomment des ressources médicales.

La formule est chirurgicale. Elle tranche. Elle est aussi, à bien des égards, incomplète.

Une hémorragie déjà à l’œuvre

Avant même que le débat ne soit officiellement ouvert, la restructuration hospitalière est un fait accompli, silencieux et continu. Les hôpitaux et cliniques ont perdu 2 300 lits en 2024, une baisse qui dure depuis plus de vingt ans mais qui ralentit légèrement. À la fin 2024, les 1 330 hôpitaux publics, 977 cliniques privées et 655 établissements privés non lucratifs totalisaient 367 100 lits d'hospitalisation complète.

Depuis une vingtaine d'années, c'est une diminution continue des capacités d'hospitalisation complète, compensée partiellement par la hausse des places sans nuitée ou à domicile. Entre fin 2013 et fin 2024, les établissements ont ainsi perdu 45 500 lits, mais gagné 23 400 places.

Ce mouvement est souvent présenté comme un « virage ambulatoire » vertueux. Mais les soignants, eux, ne déchiffrent pas les mêmes données. Ils critiquent régulièrement ces fermetures, qui selon eux saturent les services d'urgences, incapables de trouver des « solutions d'hospitalisation » pour leurs patients, et mettent les équipes sous pression. Et la pression, elle est désormais mesurable. Selon un rapport du SAMU datant du 16 janvier 2025, 69 % du personnel hospitalier sondé estime que l'afflux massif de patients aux urgences ne peut être absorbé. À ce jour, 20 % des lits d'hôpitaux sont fermés faute de personnel.

L'été 2023 a fourni une illustration crue de cet état de fait - 163 services d'urgences ont effectivement fermé, au moins ponctuellement, faute de ressources humaines suffisantes, d'après le syndicat SAMU-Urgences de France. Un service d'urgences sur deux a fonctionné de façon dégradée pendant la période estivale.

Juvin ne propose donc pas de fermer ce qui fonctionne. Il propose de nommer ce qui ferme déjà de facto, par défaut de personnel et d'activité, et de le faire de manière organisée plutôt que subie.

L'argument de la qualité - fondé, mais incomplet

La thèse médicale derrière la proposition Juvin n'est pas sans fondement. En chirurgie notamment, la littérature scientifique établit depuis longtemps un lien entre volume d'actes pratiqués et qualité des résultats. Un chirurgien qui réalise cent appendicectomies par an n'est statistiquement pas le même praticien que celui qui en réalise dix. L'entraînement est une condition de la compétence. C'est vrai pour le geste, c'est vrai pour le diagnostic d'urgence, c'est vrai pour les procédures complexes.

Des études américaines sur les Critical Access Hospitals - les équivalents ruraux des petits hôpitaux français - montrent que la mortalité à 30 jours y est statistiquement plus élevée que dans les établissements plus importants, tous diagnostics confondus . Les différences absolues restent cependant relativement faibles, aux alentours de 1,8 %, et les auteurs concluent que ces établissements remplissent le rôle vital consistant à fournir un accès aux soins pour les communautés rurales et sous-dotées.

Le diable est dans ce mot - « vital ». Car la question n'est pas seulement de savoir si l'on soigne mieux ailleurs. C'est de savoir si l'on soigne tout court.

Une étude sur les fermetures hospitalières dans la région de Los Angeles a montré que l'augmentation de la distance jusqu'à l'hôpital le plus proche entraîne une hausse de la mortalité pour les infarctus du myocarde et les traumatismes non intentionnels - des pathologies où chaque minute compte - sans affecter la mortalité liée à d'autres causes comme le cancer, la BPCO ou le diabète.

Ce résultat est crucial. Il établit une distinction que le débat français n'opère presque jamais. Fermer un petit hôpital n'est pas neutre pour tout le monde, ni pour toutes les pathologies. Pour une consultation de cardiologie de suivi ou un bilan d'ostéoporose, la distance est un inconvénient gérable. Pour un AVC, une hémorragie post-partum ou un polytraumatisé de la route, elle peut être fatale.

« La grande inégalité de santé est là. Il y a des endroits en France où on n'est pas bien soignés. »

Philippe Juvin, CNews, 24 juillet 2026

Le mirage des économies

L'argument budgétaire, lui, mérite un examen encore plus sévère. L'intuition comptable est simple - un petit hôpital coûte cher par patient traité, puisque ses charges fixes sont identiques à celles d'un grand mais son activité moindre. Fermer permet donc d'économiser.

La réalité internationale dit le contraire. Des études portant sur les fermetures et fusions hospitalières au Royaume-Uni sur la période 1997-2006 ont conclu que les regroupements n'avaient eu aucun impact sur une large gamme de résultats, qu'il s'agisse de performance financière, de productivité, de délais d'attente ou de qualité clinique.

Il n'y a eu guère d'économies réalisées. Le résultat fut au contraire une réduction des capacités cliniques et une aggravation des déficits financiers. Des chercheurs ont par ailleurs établi que des déséconomies d'échelle apparaissent dans les hôpitaux de moins de 200 lits et au-delà de 600 lits - une fenêtre d'efficacité qui ne correspond pas nécessairement aux petits établissements ruraux.

Des études plus récentes montrent que les fermetures ou fusions hospitalières s'accompagnent rarement d'une augmentation des capacités dans les établissements voisins. Cela entraîne une surpopulation et des services surchargés, avec une dégradation des résultats pour les patients dans les services à forte intensité de ressources comme la médecine d'urgence et l'obstétrique.

En France, la dynamique est identifiable. En vingt ans, la moitié des maternités ont fermé. Les partisans de ces restructurations avançaient la même logique - la sécurité par la concentration. Mais la fermeture de la maternité de Bernay dans l'Eure, celle de nombreux établissements ardéchois ou bretons n'a pas produit des maternités de référence aux portes des villages vidés. Elle a produit des trajets de soixante kilomètres pour des femmes en travail, des transferts médicalisés en urgence, et une lente dépopulation des territoires déjà fragiles.

La leçon est géographiquement asymétrique : quand une clinique ferme à Paris intra-muros, les patients ont un recours tout proche. Mais quand cela arrive en Ardèche ou en Bretagne, ce sont des pans entiers du service de soins de proximité qui disparaissent.

87 % du territoire en zone de fragilité médicale

Pour comprendre pourquoi la proposition Juvin est politiquement explosive, il faut regarder la carte sanitaire de la France en 2026. Elle n'est plus celle des années 1980 ou même des années 2000.

Près de 87 % du territoire national est aujourd'hui classé en situation de fragilité médicale. Ce n'est plus un phénomène marginal cantonné à quelques zones rurales - c'est une réalité diffuse qui touche la quasi-totalité des régions françaises.

Aujourd'hui, près d'un Français sur trois vit dans une zone où l'accès à un médecin est considéré comme dégradé. Les déserts médicaux ne sont plus une exception, ils sont devenus une réalité quotidienne pour 6 millions de Français sans médecin traitant.

La réalité des déserts médicaux ne se limite plus aux campagnes reculées - elle frappe désormais des villes moyennes, des banlieues périurbaines et même certains quartiers de grandes agglomérations. Files d'attente de plusieurs semaines, cabinets qui n'acceptent plus de nouveaux patients, maisons de santé fermées faute de praticiens.

Dans ce contexte, l'hôpital de proximité n'est plus simplement un établissement de soins. Il est souvent le seul point de contact avec le système médical pour des populations vieillissantes, peu mobiles, sans voiture ou sans numérique. Le fermer revient parfois à supprimer toute médecine organisée dans un rayon de quarante kilomètres.

Sans l'apport de praticiens formés à l'étranger, de nombreux services hospitaliers en zone rurale auraient cessé de fonctionner normalement bien avant aujourd'hui. Ce sont les PADHUE - Praticiens à Diplôme Hors Union Européenne - qui maintiennent debout, souvent dans des conditions précaires, les structures que Juvin désigne comme inefficaces.

Restructurer sans abandonner - les modèles qui fonctionnent

L'alternative à la fausse dichotomie - fermer ou maintenir - existe. Elle est documentée. Les États-Unis, malgré une logique de marché radicalement différente, ont développé le programme Critical Access Hospital. Ce dispositif impose à ces petits établissements de réduire leur offre, de se limiter à 25 lits, de proposer des services d'urgences en permanence et d'articuler leur fonctionnement aux hôpitaux plus dotés du secteur, avec une distance minimale théorique de 56 kilomètres entre deux établissements ruraux.

Le modèle ne répond pas à toutes les situations géographiques françaises, mais il pose un principe que la France n'a jamais formalisé - différencier ce qu'un petit établissement doit faire de ce qu'il ne doit pas faire, plutôt que le supprimer purement.

L'Italie est le seul pays européen à disposer d'une politique nationale établie sur ses hôpitaux ruraux en zones désertiques depuis 2014. La France, elle, navigue au cas par cas, au gré des tensions politiques locales et des équilibres électoraux, sans jamais poser de critères nationaux clairs.

Il existe aussi des données françaises instructives. La fermeture de la chirurgie dans un établissement qui maintient la maternité entraîne une augmentation significative de l'activité de gynécologie-obstétrique. Les effectifs d'anesthésistes et de gynécologues se maintiennent, voire augmentent. Et ces maternités ne connaissent pas d'augmentation de la mortalité néonatale après la fermeture de la chirurgie.

Cela signifie qu'une restructuration intelligente - supprimer ce qui ne peut pas être fait correctement, concentrer ce qui peut l'être - n'est pas nécessairement un abandon. Elle peut être une clarification salvatrice. La nuance est énorme. Elle est aussi quasi absente du débat public.

Le vrai choix que personne ne veut faire

La rédaction tranche.

Philippe Juvin a raison sur un point précis - il est médicalement déraisonnable de maintenir des services chirurgicaux qui réalisent un nombre d'actes annuels insuffisant pour garantir la compétence des équipes. La corrélation volume-qualité est documentée, robuste, internationalement reconnue. Sur ce terrain-là, l'argument tient.

Mais Juvin a tort - ou du moins ne dit qu'une moitié de vérité - lorsqu'il présente la fermeture comme une économie. Des chercheurs de Harvard ont montré que les fermetures d'hôpitaux ruraux ont entraîné une hausse globale de la mortalité pour les pathologies urgentes et dépendantes du temps. Les économies réalisées sur une ligne budgétaire se retrouvent en surcoûts sur d'autres - transferts médicalisés, hospitalisations tardives de pathologies qui auraient pu être prises en charge précocement, saturation des établissements de recours.

Le vrai débat n'est pas « fermer ou ne pas fermer ». Il porte sur ce que doit pouvoir faire un établissement de proximité, et sur la responsabilité de l'État quand il retire une structure sans en organiser le remplacement fonctionnel ?

Les maisons de santé pluriprofessionnelles, centres de santé et communautés professionnelles territoriales de santé deviennent un pilier central de la stratégie 2026. Mais ces structures ne font pas de chirurgie. Elles ne font pas d'obstétrique. Elles ne réaniment pas. Les présenter comme un substitut à un service hospitalier, même petit, relève de la communication sanitaire plus que de la politique de santé.

La quatrième année d'internat obligatoire en médecine générale, consacrée aux stages en cabinet médical, sera généralisée dès septembre 2026, avec priorité aux stages dans les zones médicalement tendues. C'est une mesure utile. Elle produit ses effets dans dix ans.

Entre aujourd'hui et 2036, des dizaines de petits hôpitaux continueront à fermer - de facto, faute de médecins, de lits, de budget - sans que personne n'ait jamais décidé quoi mettre à la place. C'est précisément cela que la proposition Juvin, dans son radicalisme assumé, force à regarder en face. Non pour applaudir, mais pour cesser de prétendre qu'un service d'urgences fermé un week-end sur deux est encore un service d'urgences.

CHIFFRES CLES

45 500 lits supprimés en France entre 2013 et 2024 (DREES)

20 % des lits hospitaliers fermés faute de personnel en 2026 (rapport SAMU, janvier 2025)

163 services d'urgences fermés au moins ponctuellement à l'été 2023 (SAMU-Urgences de France)

87 % du territoire national classé en situation de fragilité médicale en 2026 6 millions de Français sans médecin traitant

La mortalité à 30 jours dans les petits hôpitaux ruraux américains est supérieure de 1,8 % à celle des établissements de plus grande taille, mais les auteurs concluent qu'ils remplissent un rôle vital d'accès aux soins (Joynt et al.)

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
Réactions des lecteurs

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Partager :
100%