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Quatre fois derrière les barreaux, puis dans la rue… comment le meurtrier de Londres a-t-il pu rester libre ?

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Quatre remises en liberté, deux femmes tuées, une capitale qui découvre l'ampleur d'un fiasco policier et judiciaire.

17h02, un jeudi de mai. Une main se glisse dans la foule compacte d'un wagon de métro à London Bridge et se referme sur le corps d'une inconnue. Personne, autour, ne voit rien.

Une station, une main, un cri étouffé

Tanya vient de monter à bord. L'heure de pointe presse les corps les uns contre les autres, et un homme se tient dos à elle. Quand il agrippe son entrejambe, elle recule et heurte un couple accompagné de deux petites filles. Elle choisit de ne pas crier, de ne pas se débattre, pour ne pas exposer les enfants à la scène.

L'homme la regarde. Ce regard, elle le décrira plus tard au tribunal comme habité d'une froideur totale, celui d'un individu conscient de recommencer son geste une seconde fois sans la moindre hésitation. À Waterloo, en descendant, il la touche de nouveau. Elle tente de le retenir par la main, il se dégage et disparaît sur le quai. Elle lui jette le contenu de sa canette et hurle une insulte dans son dos.

Ce que Tanya ignore ce jour-là, c'est qu'elle vient de croiser un homme déjà poursuivi pour cinq agressions identiques sur le réseau du métro londonien, et déjà soupçonné de meurtre. Il est, à cet instant précis, en liberté sous caution.

Simon Levy, l'homme que personne ne remarquait

Simon Levy a aujourd'hui quarante ans. Il vit à Tottenham, dans le nord de Londres, chez sa mère, sans emploi depuis 2011. Une agression subie en mai 2024 lui a fait perdre l'essentiel de la vue de l'œil droit, infirmité qu'il invoquera plus tard pour justifier, faussement, son incapacité à sortir de chez lui.

Une voisine le décrit, avec sa mère, comme un duo étrangement silencieux. Elle le trouve lent, peu vif, mais se souvient aussi d'un regard qu'il leur a lancé un jour, un regard qui ne collait pas avec le reste. Une gêne diffuse, difficile à nommer, qu'elle n'a jamais su rattacher à quoi que ce soit de précis.

« Un homme qu'on croise sans le voir vraiment, jusqu'au jour où son nom s'affiche sur toutes les chaînes du pays. »

Sept ans de dérive, de Camden Market à la ligne Victoria

Tout commence le 29 juillet 2018, lors d'une fête à Camden Market, où Levy agrippe une femme avec violence, glissant la main de force dans ses sous-vêtements. Un mois plus tard à peine, il récidive sur une inconnue croisée dans le métro en route vers le carnaval de Notting Hill, répétant son geste à quatre reprises durant le même trajet.

Il n'est arrêté qu'en octobre 2019, plus d'un an après les faits, et reste sous caution jusqu'en août 2021, deux années durant lesquelles il demeure libre de circuler. Condamné à trois ans de prison pour ces deux agressions, il ne s'arrête pas pour autant derrière les barreaux. Sept mois après son incarcération, il agresse une surveillante de la prison de Brixton, la saisissant alors qu'elle passait devant sa cellule.

Il sort pourtant de façon anticipée en février 2023, transite par un foyer de probation, puis retourne vivre chez sa mère à Tottenham. Encore sous le régime de la libération conditionnelle, il agresse une nouvelle femme le 24 octobre 2023, à la station Canada Water, dans l'est de la capitale.

Un dossier secret dans son ordinateur

En mars 2024, Levy explique à son agent de probation qu'il ne sort plus de chez lui à cause de sa cécité partielle. Un simple contrôle de ses appareils électroniques aurait pourtant révélé des heures passées à consulter des plans du métro et à mener des recherches obsessionnelles sur la sexualité, jusqu'à des requêtes explicites impliquant la prostitution et la toxicomanie.

Son ordinateur contient un dossier intitulé sobrement « mon dossier sexuel », rempli de fichiers consacrés aux positions sexuelles, aux techniques d'approche et à des contacts de travailleuses du sexe. Ni les agents du Visor, le registre chargé de suivre les délinquants sexuels violents, ni ceux de son service de probation ne détectent cette fixation grandissante.

La mécanique d'un chasseur

Levy voyage gratuitement sur le réseau, muni de lunettes de soleil et d'une carte Oyster volée à un conducteur de bus. Les agents de la BTP qui relèvent son identité à plusieurs reprises ne rapprochent jamais cette carte de sa provenance frauduleuse, ce qui lui offre un accès illimité et discret à l'ensemble du métro londonien, matin comme soir.

Il choisit systématiquement les heures de pointe, quand les rames bondées rendent la fuite impossible pour ses victimes. Les caméras de surveillance montreront un mode opératoire répétitif, un rapprochement soudain contre de jeunes femmes, un geste vers les sous-vêtements. Repéré, filmé, interpellé verbalement, il se contente de changer de wagon ou de victime, sans jamais paraître inquiété par l'exposition.

En mai 2024, une allégation de viol le renvoie brièvement en détention le temps de l'enquête. Il ressort en août de la même année et reprend aussitôt ses agressions dans le métro. En octobre, il frappe une victime à la station Chancery Lane, puis une autre sept jours plus tard à peine, à Liverpool Street. Le 4 novembre, une patrouille de la BTP finit par le repérer et l'interpelle, mais les preuves manquent pour l'inculper sur-le-champ, et il repart sous caution.

L'enquête qui suit sera plus tard qualifiée de mal conduite. Les policiers en charge du dossier n'organisent une séance d'identification par témoins, pourtant essentielle pour confirmer son identité, que le 29 décembre. La séance elle-même n'a lieu que le 17 janvier suivant, un délai qui contraint, une fois de plus, à prolonger sa liberté sous caution.

Cinq semaines, deux meurtres, une liberté sous caution

Le 21 janvier 2025, alors que sa libération sous caution vient d'être prolongée jusqu'au 16 avril, Levy commet son premier viol, dans un parking de Tottenham à quelques pas du domicile maternel. Il brise la clavicule de sa victime, une travailleuse du sexe que la presse britannique s'abstient de nommer, l'étrangle d'une main tout en la bâillonnant de l'autre, au point de la faire perdre connaissance.

Le 17 mars, le corps de Carmenza Valencia-Trujillo, cinquante-trois ans, est découvert face contre terre dans la cage d'escalier d'un immeuble désaffecté du quartier de Walworth, dans le sud-est de Londres. Son ADN est retrouvé sur le corps, un tuyau maculé de son sang gît à proximité. Faute d'une cause du décès formellement établie par le premier examen médico-légal, Levy est relâché sous caution.

Dix jours plus tard à peine, il agresse de nouveau une femme, cette fois à la station Seven Sisters. Moins de vingt-quatre heures après, il assure encore à des agents du Visor venus le contrôler à domicile qu'il ne sort jamais, prétendant occuper ses journées devant des vidéos en ligne.

Le 1er avril, la police l'arrête pour la mort de Carmenza. Sa mère, Marcia Clark, visiblement ignorante de ce que son fils a fait, s'insurge devant les policiers venus l'interpeller et leur demande ce qu'ils veulent dire par ce mot de meurtre. Levy, lui, assis calmement sur le canapé en attendant son transfert, marmonne qu'il n'a rien fait de tel.

Dans des circonstances presque surréalistes, il est de nouveau relâché sous caution après que le premier examen médico-légal du corps de Carmenza a conclu à une cause du décès indéterminée. Informés de son arrestation pour meurtre, les agents de la BTP renoncent alors à le poursuivre pour ses autres agressions, se limitant à une évaluation du risque, et prolongent sa liberté sous caution d'un mois supplémentaire. Levy répond à ce répit par quatre nouvelles agressions dans le métro avant de se présenter à sa convocation, le 1er mai.

Six semaines plus tard, il tue une seconde fois. Sheryl Wilkins, trente-neuf ans, mère de quatre enfants, est étouffée selon la même méthode que sa précédente victime, et son corps abandonné au même endroit que le viol de janvier. Elle porte quatre-vingt-trois blessures au visage, à la tête et aux membres.

Les avertissements ignorés

Le 2 mai, au lendemain de sa comparution, Levy est inculpé de cinq agressions sexuelles sur le réseau et placé en détention pour la nuit. Mais malgré les soupçons de meurtre qui pèsent déjà sur lui, le tribunal de Highbury Corner le remet en liberté sous caution. Le parquet (CPS) reconnaîtra plus tard ne pas s'être opposé à cette remise en liberté, et ne plus être en mesure de confirmer si le tribunal avait seulement été informé de l'enquête pour meurtre en cours.

La police des transports britannique avait pourtant alerté le parquet par écrit, décrivant un profil dont la fréquence des agressions s'intensifiait, jugé dangereux pour le public et à haut risque de récidive s'il restait libre. C'est un peu moins d'un mois plus tard que Levy s'en prend à Tanya, à la station Westminster.

Le 3 juin, convoqué pour une sixième inculpation d'agression sexuelle, il ne se présente pas, et la police ne cherche pas à le retrouver. Repéré trois semaines plus tard par un agent de la BTP, il est cette fois poursuivi pour deux nouvelles agressions, à Charing Cross et à Westminster, ainsi que pour non-respect de ses conditions de liberté sous caution. Le 21 juin, il nie les faits devant le tribunal et repart, une nouvelle fois, libre.

Il manquera encore deux audiences, les 18 juillet et 11 août, sans qu'aucun mandat d'arrêt ne soit émis contre lui, le parquet omettant à nouveau d'informer la cour de l'enquête pour meurtre. Entre-temps, le 10 juillet, il se plaint auprès d'un agent du Visor venu vérifier sa situation à domicile de ne plus être assez stable sur ses jambes pour sortir de chez lui. Six semaines plus tard, il tue Sheryl Wilkins.

« Chaque remise en liberté l'a rendu un peu plus certain de son impunité - jusqu'à ce que cette certitude coûte une seconde vie. »

Comment la police a fini par le retrouver

Après la mort de Sheryl Wilkins, découverte face contre terre, marquée de quatre-vingt-trois blessures au visage, à la tête, au buste et aux membres, les autorités changent enfin de méthode. En une semaine, la reconnaissance faciale permet de l'identifier sur les lieux du crime. Le 5 septembre, Levy est arrêté pour ce meurtre, puis de nouveau interpellé pour celui de Carmenza. Deux jours plus tard, il est inculpé de meurtre et de viol, placé en détention provisoire, où il demeure depuis - un an, cette fois sans nouvelle libération.

Face aux enquêteurs, Levy tente une dernière fois de minimiser, expliquant avoir déjà connu ce genre de situation et n'avoir rien fait de mal. Mais la masse de preuves accumulées ne laisse cette fois plus de marge de manœuvre.

Lors d'une conférence de presse organisée dans l'urgence, la police appelle d'éventuelles autres victimes à se manifester, tout en omettant, dans un premier temps, de diffuser une photographie du suspect. Le commissaire adjoint Kevin Southworth le qualifiera de prédateur monstrueux et prolifique, reconnaissant que son parcours criminel figure parmi les plus effroyables observés ces dernières années, et attribuant l'ampleur du désastre à une succession de défaillances collectives du système, combinée à des rapports de mise en liberté sous caution défaillants.

Southworth admettra pourtant que Levy ne se distinguait alors en rien des quelque dix mille délinquants sexuels enregistrés à Londres, un chiffre qui a crû de mille en une seule année, et qu'il ne figurait jamais sur la liste V100, celle des cent profils jugés les plus dangereux pour les femmes et les filles. Le double meurtrier, qui utilisait également les alias Levi et Shamus, était selon ses mots un visage parmi tant d'autres jusqu'à ce que l'accélération soudaine de ses crimes le fasse ressortir du lot. La police annoncera avoir saisi de sa propre initiative l'organe indépendant de contrôle de la conduite policière, pour déterminer ce que ses agents savaient et ce qu'ils auraient dû faire.

Ces mots n'apporteront guère de réconfort aux victimes. Les policiers présenteront leurs excuses à la famille de Sheryl Wilkins pour ce qu'ils appellent une défaillance, reconnaissant que sa mort aurait pu être évitée si Levy avait été maintenu en détention. La famille de Carmenza Valencia-Trujillo, elle, ne répondra pas à la demande de rencontre formulée par la presse.

Le jugement, et une phrase qui reste

En février dernier, Levy est reconnu coupable de onze agressions sexuelles commises entre avril 2022 et mai 2025, dans le cadre d'un procès tenu secret pour ne pas nuire à l'instruction du dossier de meurtre. En le condamnant à six ans de prison pour ces faits, le juge Michael Evans lui dit qu'il n'était monté dans ce métro que dans un seul but, agresser sexuellement des femmes.

Le verdict final tombe vendredi 7 août 2026 à l'Old Bailey, la haute cour pénale de Londres. Levy est reconnu coupable des deux meurtres, ceux de Carmenza Valencia-Trujillo et de Sheryl Wilkins. Il reste à ce jour détenu, dans l'attente de sa peine.

Ce qu'il reste dans le corps des victimes

Devant le tribunal, Tanya raconte ne plus supporter les transports en commun, vivre avec l'angoisse, les crises de panique, les images qui reviennent sans prévenir. Elle décrit une femme d'avant, curieuse et confiante, capable d'engager la conversation avec des inconnus, disparue le jour de l'agression, remplacée par une femme qui ne fait plus confiance à personne.

D'autres victimes évoquent le projet de quitter Londres, le refus désormais d'y envisager une famille, ou simplement l'effondrement provoqué par la découverte tardive de l'ampleur des crimes de cet homme.

L'affaire ravive, à peine cinq ans après le meurtre de Sarah Everard par un policier londonien en exercice, la même question lancinante. Comment un système d'alerte censé repérer l'escalade d'un prédateur peut-il, deux fois de suite, laisser filer les signaux. La police métropolitaine a, de son propre aveu, saisi l'organe indépendant de contrôle de la conduite policière pour faire la lumière sur ses propres manquements.

Reste une question que ni la police, ni la justice, ni les services de probation ne peuvent aujourd'hui trancher avec certitude, celle du nombre exact de femmes que Simon Levy a croisées, sur ce même trajet, sans jamais être inquiété.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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