À Niort comme partout en France, professionnels et pouvoirs publics tentent de rattraper une réalité qui s'impose de plus en plus tôt.
Neuf ans. C'est l'âge moyen auquel un enfant français reçoit aujourd'hui son premier smartphone, selon l'autorité de régulation de l'audiovisuel et du numérique. Trois ans plus tard à peine, un sur trois aura déjà croisé, sans l'avoir cherché, une image pornographique.
Dans une maison de Niort
Ce matin-là, une trentaine de collégiens de troisième franchissent la porte de la maison des adolescents (MDA) l'Agora, nichée à quelques rues du centre-ville de Niort. L'endroit se veut neutre, confidentiel, bienveillant. Il accueille les jeunes de 11 à 25 ans, leurs parents et les professionnels qui les entourent. Une quinzaine de personnes, médecin, sage-femme, conseiller conjugal, psychologue, assistante sociale, éducatrice, infirmière, animateur, s'y relaient au quotidien, sur Niort, Bressuire et quatre antennes réparties dans les Deux-Sèvres.
En tant que centre de prévention, l'équipe se targue de disposer d'une équipe pluridisciplinaire qui peut répondre à la grande majorité des situations, résume son coordinateur, Frédéric Bouet.
Apprendre à se connaître, une carte à la fois
Dans une première salle, la sage-femme Sophie Gatard et la conseillère conjugale Valérie Erbland accueillent les adolescentes du groupe. La séance démarre par un tour de table sur l'humeur du jour, dans l'écoute et sans jugement. À la puberté, on se met à voir les autres d'une façon différente, lance Sophie Gatard en ouverture.
À l'aide d'un jeu de cartes, les jeunes filles posent leurs questions en binôme : la première fois, est-ce que ça fait mal ? Les réponses divergent, se nuancent, s'affinent. L'occasion, pour la sage-femme, d'expliquer à l'aide de dessins ce qu'est l'hymen, ou de faire circuler la parole sur la palette des émotions, de la peur à la joie, en passant par une colère jugée précieuse tant elle renseigne sur soi.
La question qui obsède les garçons
Dans la salle voisine, la psychologue Angélique Bardon et l'assistante sociale Chloé Dallidet accueillent les garçons autour de questions transmises en amont : comment savoir que l'autre en a envie, qu'est-ce qu'un préservatif féminin, qui décide d'une IVG. Les garçons questionnent beaucoup le consentement, ils ont peur d'être accusés à tort, observe Angélique Bardon, qui dit rester vigilante face à un retour en force du masculinisme chez cette génération.
« Trois ans après leur premier smartphone, un enfant sur trois a déjà croisé, sans l'avoir cherché, une image pornographique. »
Une exposition qui commence de plus en plus tôt
Les chiffres publiés par l'Arcom, l'autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, mesurent l'ampleur du phénomène national derrière ces ateliers. Entre 2017 et 2022, le nombre de mineurs consultant mensuellement des sites pornographiques est passé de 1,6 à 2,2 millions, soit une hausse de 36 %. La part des mineurs concernés a bondi de 19 % à 28 % sur la même période. Chez les garçons de 12 à 13 ans, elle atteint désormais 51 %.
La plateforme gouvernementale jeprotegemonenfant.gouv.fr, destinée aux parents, avance un chiffre plus large encore : plus de 82 % des mineurs auraient été exposés, au moins une fois, à du contenu pornographique. Deux tiers des enfants de moins de 12 ans possèdent aujourd'hui un smartphone personnel.
Ce qu'un enfant de 9 ans peut voir
L'exposition ne suit pas le même schéma selon l'âge, détaille une analyse du programme Bien vivre le digital d'Orange. Entre 8 et 11 ans, elle reste le plus souvent accidentelle, issue d'une recherche menée au hasard ou d'une vidéo partagée entre camarades. Entre 12 et 14 ans, la puberté aidant, le visionnage devient intentionnel. Entre 15 et 17 ans, il se régularise, parfois jusqu'à devenir ritualisé.
La consommation reste majoritairement masculine, avec des écarts marqués selon l'âge : 21 % des garçons de 10-11 ans sont exposés au moins une fois par mois, contre 51 % à 12-13 ans, puis jusqu'à 65 % chez les 16-17 ans. La part des filles progresse elle aussi, atteignant désormais 30 % chez les 12-17 ans confondus. Le phénomène, souligne la plateforme jeprotegemonenfant.gouv.fr, fausse durablement les attentes des plus jeunes en matière de relations humaines, en particulier lorsque fiction et réalité se confondent encore dans un esprit en construction.
En 2023, le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes a directement interpellé l'Arcom et la plateforme gouvernementale de signalement Pharos, après avoir recensé des dizaines de vidéos dont les titres eux-mêmes sortaient explicitement du cadre de la loi française. Le régulateur dispose depuis la loi du 30 juillet 2020 du pouvoir d'exiger une vérification d'âge stricte, un arsenal renforcé par le règlement européen sur les services numériques et par la loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et réguler l'espace numérique. Dans les faits, la multiplication de plateformes échappant à toute régulation continue de vider ce cadre légal d'une partie de son effet.
Le consentement, un concept plus fragile qu'il n'y paraît
C'est précisément autour de cette notion de consentement que s'est construit, ces derniers mois, le nouveau programme national d'éducation à la sexualité. Publié le 6 février 2025 sous le nom d'Evars, il est entré en vigueur à la rentrée 2025-2026, de la maternelle jusqu'à la terminale, avec le consentement comme fil rouge de l'ensemble du parcours. Ses promoteurs y voient un rempart contre des violences sexuelles dont le nombre semble progresser, à l'heure où plusieurs parlementaires souhaitent faire entrer explicitement cette notion dans la définition pénale du viol.
Mais des professionnels de terrain nuancent la portée du concept chez les plus jeunes. La pédopsychiatre Béryl Koener et le psychologue clinicien Jean-Paul Leclercq rappellent que la capacité à consentir suppose une maturation psychique que l'adolescence n'a pas toujours achevée, exposant certains jeunes à des pseudo-consentements encouragés par un groupe invitant à céder à la pulsion. Le poids du regard des pairs, en somme, peut fausser jusqu'au sens même du mot, bien avant que l'un ou l'autre n'ait eu le temps de vraiment le mesurer.
Une enquête menée par le collectif féministe Nous Toutes vient étayer cette prudence : chez les mineurs sondés, à peine cinq relations sur six reposeraient sur un accord authentique, tandis qu'une majorité de jeunes femmes disent avoir déjà subi une forme d'insistance à caractère sexuel. De quoi rappeler que l'apprentissage d'un mot, même martelé en classe dès la maternelle, ne suffit pas toujours à en garantir la maîtrise dans l'instant.
Un dispositif qui se construit lentement, sur un terrain qui se raréfie Santé publique France, l'agence sanitaire nationale, publie de son côté la brochure Questions d'ados, désormais scindée en deux tranches d'âge, 11-14 ans et 15-18 ans, cette dernière version attendue pour 2026. Sa rédaction mobilise un comité pluridisciplinaire : psychologue, sage-femme, gynécologue, infirmière scolaire, juriste, sexologue, conseillère conjugale. La même agence pilote la plateforme Onsexprime.fr, citée en référence dans les outils distribués aux familles.
Le Centre régional d'information et de prévention du sida et pour la santé des jeunes (Crips) d'Île-de-France, qui documente ces évolutions depuis les années du VIH, relève que l'âge médian du premier rapport sexuel s'est stabilisé en France autour de 17,6 ans pour les filles et 17 ans pour les garçons, avec un usage du préservatif avoisinant 85 % lors de ce premier rapport, et 91,2 % des jeunes femmes de 15 à 29 ans déclarant recourir à un moyen de contraception.
Ce maillage de professionnels se déploie pourtant sur un terrain de plus en plus rare. Selon le Conseil national de l'ordre des médecins, cité par un rapport sénatorial, le nombre de pédopsychiatres en exercice en France a chuté de 34 % entre 2010 et 2022, pour s'établir à 1 911 praticiens début 2024, un effectif divisé par deux depuis le milieu des années 2000. C'est cette pénurie que des structures comme la MDA de Niort ou les PAEJ tentent, avec leurs équipes pluridisciplinaires, de compenser au plus près du terrain.
Ce que répondent les parents inquiets
Au point d'accueil et d'écoute jeunes (PAEJ) Le Passage, à Carpentras, l'équipe reçoit aussi les parents désorientés face à ces sujets. Beaucoup pensent que la société leur demande d'être experts de la question, alors qu'il vaut mieux avoir une posture de disponibilité, ouvrir le dialogue sans forcer la confidence, conseille la médiatrice jeunesse Chancella Pierlot. Certaines interrogations, ajoute-t-elle, concernent le parent ; d'autres, non, et il ne faut alors pas hésiter à orienter le jeune vers une structure extérieure.
Au PAEJ de Metz, la conseillère conjugale et familiale Christine Fenot insiste sur un autre écueil, celui de la diabolisation pure et simple des écrans. Elle invite les parents à s'intéresser à ce que leurs enfants y regardent réellement, plutôt qu'à moraliser sans dialogue, pour que le sujet reste abordable plutôt que honteux. Certains outils techniques viennent appuyer cette vigilance : âge minimum pour s'inscrire sur les réseaux sociaux, interdictions d'accès à certains sites imposées par les opérateurs mobiles eux-mêmes.
À Niort, la salle d'attente de l'Agora se remplit tout au long de l'après-midi, de jeunes venus seuls ou accompagnés, redirigés selon les cas vers le Planning familial, un centre de santé sexuelle ou la pédopsychiatrie. Une même exigence guide chaque orientation : conduire le jeune vers la ressource la plus adaptée à sa situation, plutôt que vers la première disponible. Les différences entre adolescents d'une même classe d'âge, rappelle l'assistante sociale Chloé Dallidet, peuvent être considérables, et interdisent toute réponse standardisée.
Pour les jeunes qui préfèrent la distance à l'accueil physique, une ligne d'écoute anonyme et gratuite, Fil Santé Jeunes, reste disponible par téléphone au 0 800 234 236, ainsi que par chat, en dehors de tout rendez-vous.
Entre les statistiques nationales et les salles d'attente de Niort ou de Carpentras, une même réalité se dessine en creux : l'éducation à la vie affective et sexuelle des adolescents ne se joue plus dans un seul lieu, ni à un seul âge. Elle se construit désormais aussi tôt que 9 ans, sur un écran, bien avant que l'école ou les parents n'aient eu le temps d'en poser les premiers mots






