Entre force majeure invoquée face aux clients et heures à rembourser exigées des salariés, La Poste peine à convaincre ses propres troupes.
Un kilomètre et demi. C'est la distance qui séparait les flammes du centre de tri de Cestas quand la direction s'est enfin résolue à l'évacuer, en même temps que la commune tout entière. Des jours plus tard, ce sont précisément les heures de travail perdues ce jour-là, et les suivants, que La Poste demande aujourd'hui à ses salariés de rembourser.
Une évacuation de justesse
La Plateforme industrielle de courrier de Cestas emploie environ 400 salariés et trie le courrier de dix départements du Sud-Ouest, de la Creuse aux Charentes. Le 27 juillet, La Poste dénombre déjà 23 bureaux de poste fermés, dont 20 en Gironde, ainsi que 11 établissements de distribution, parmi lesquels une agence Chronopost. Le lendemain, ce chiffre grimpe à 24 sites indisponibles, répartis entre la Gironde, les Landes et le Var.
Le pic de la crise se mesure surtout au nombre de postiers éloignés de leur domicile : 936 le 28 juillet, encore 870 le lendemain, puis une décrue progressive à 438, 136, jusqu'à un total cumulé de 550 collaborateurs ayant dû être relogés, certains dans des gymnases transformés en centres d'hébergement d'urgence.
Ce que la direction affirme avoir fait
Dans ses communiqués quotidiens, le Groupe La Poste détaille un dispositif d'accompagnement conséquent : six assistants sociaux mobilisés en Nouvelle-Aquitaine, près de 800 prises de contact et 80 accompagnements individualisés pour trouver un hébergement, une ligne d'écoute psychologique disponible 24 heures sur 24. Des masques FFP2 auraient été distribués lors des dépassements de seuils de pollution.
La présidente-directrice générale du groupe, Marie-Ange Debon, a tenu à saluer dans un communiqué l'engagement exemplaire de nos postiers sapeurs-pompiers volontaires. Plus de 400 salariés du groupe exercent en effet cette double activité. La Banque Postale et sa filiale CNP Assurances ont, de leur côté, prolongé jusqu'au 31 août le délai de déclaration des sinistres pour leurs assurés touchés par les flammes.
Ce que racontent les postiers
Sur le terrain, la version diffère sensiblement. Auprès de Sud Ouest, plusieurs agents affirment avoir été sommés de poursuivre leurs tournées au milieu de fumées chargées de particules fines, sous une chaleur accablante, alors même que l'Agence régionale de santé confirmait le dépassement du seuil d'alerte à la pollution dans quatre départements de la région, dont la Gironde.
Dès le vendredi 24 juillet, les représentants CGT-Sud avaient formellement signalé un danger grave et imminent en comité social et économique. François, délégué syndical CGT à la PIC de Cestas, a dénoncé sur Instagram une décision qui ferait récupérer heure par heure toutes les heures non effectuées à cause de la fermeture du site.
« La Poste décrit l'incendie comme une force majeure face à ses clients, tout en demandant à ses salariés d'en rembourser les heures. »
Le mot qui dérange : force majeure C'est ici que la position de l'entreprise se fissure. Ses propres conditions générales de vente, publiées sur laposte.fr, citent explicitement l'incendie comme exemple de cas de force majeure exonérant l'entreprise de toute responsabilité envers ses clients, aux côtés de l'inondation ou de la réquisition par une autorité publique. Mais face à ses propres salariés, l'entreprise s'appuie sur ce même article L3121-50 du Code du travail, qui autorise la récupération d'heures perdues en cas d'intempéries ou de force majeure, pour leur réclamer cette fois un remboursement en temps de travail.
La Poste invoque ainsi la même catastrophe comme motif d'indulgence d'un côté du guichet, et comme fondement d'une créance de l'autre. La CGT FAPT a formulé la contradiction sans détour dans son communiqué du 7 août : les salariés n'ont commis aucune faute et ne sauraient être tenus pour responsables des conséquences d'une catastrophe naturelle.
La bataille des chiffres
Face à la mobilisation, la direction a progressivement reculé. Alors que 35 heures devaient initialement être rattrapées, un communiqué du jeudi 6 août limite désormais ce rattrapage à deux vacations, soit 14 heures maximum, à raison d'une heure supplémentaire par jour. Un recours au dispositif d'activité partielle, financé par l'État et les cotisations chômage, a également été annoncé.
Réunis en assemblée générale, les syndicats ont voté le principe d'une action en justice contre le groupe. La CGT FAPT et SUD PTT ont déposé un préavis de grève dès le 5 août, réclamant la neutralisation pure et simple des absences liées aux incendies, sous forme d'autorisations spéciales, plutôt qu'un remboursement en heures ou en congés.
Johnny Perré, secrétaire départemental de la CGT FAPT en Gironde, résume l'attente des salariés en une phrase adressée à BFM Business : un peu d'empathie, un peu de compassion pour nos collègues en difficulté. Une réunion extraordinaire du comité social et économique doit se tenir ce mardi pour tenter de trancher le différend.
Une crise qui dépasse la Gironde
L'ampleur de la perturbation a franchi les frontières françaises. Royal Mail, l'opérateur postal britannique, a maintenu sur son bulletin officiel d'incidents internationaux une alerte concernant la Gironde et les Landes, mise à jour jusqu'au 5 août, avant de signaler le retour progressif à la normale des zones concernées. Le service postal espagnol Correos avait, de son côté, signalé ses propres perturbations liées aux incendies avant d'annoncer leur extinction complète.
Sur les plateformes de suivi international du courrier, l'incident de Gironde a ainsi figuré aux côtés de perturbations postales causées par un séisme au Japon et des feux de forêt au Canada survenus la même semaine, rappelant qu'une crise sociale née d'un incendie local peut, par ricochet, s'inviter jusque dans les bulletins d'opérateurs postaux étrangers.
Le feu qui a menacé Cestas est désormais maîtrisé, mais le conflit social, lui, reste ouvert. Une partie du trafic avait pourtant pu être détournée vers les plateformes de Toulouse et de Tours pendant la fermeture du site, selon les communiqués mêmes de l'entreprise. Reste une question que les syndicats posent sans détour : si le courrier, lui, a pu être réorganisé pendant la crise, sur quelle base exacte les heures des salariés doivent-elles, elles, être remboursées ?






