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La France en queue de peloton – portrait d’un marché du travail qui décroche pendant que l’Europe avance

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À 8,3 % au deuxième trimestre 2026, le chômage français atteint son plus haut niveau depuis la crise sanitaire. Mais le vrai scandale n'est pas dans le chiffre brut - il est dans l'écart qui se creuse avec le reste du continent, et dans la fracture générationnelle que la statistique officielle peine encore à nommer.

La France en queue de peloton – portrait d’un marché du travail qui décroche pendant que l’Europe avance

Six trimestres de hausse consécutive. Deux millions sept cent mille personnes sans emploi. Et pendant ce temps, l'Europe se stabilise, voire recule dans ses taux de chômage. La France n'est pas seulement à la traîne - elle évolue à contre-courant d'un continent entier. Entre le piège structurel tendu à ses jeunes et le vieillissement actif encore en chantier, le marché du travail français révèle, en ce début d'août 2026, des failles que ni les réformes passées ni les explications gouvernementales ne suffisent à colmater.

Le chiffre est tombé vendredi 7 août. Le taux de chômage s'établit à 8,3 % de la population active, supérieur de 0,2 point à son niveau du premier trimestre 2026 et de 0,7 point à celui du deuxième trimestre 2025, soit 261 000 chômeurs supplémentaires en un an. Au sens du Bureau international du travail, le nombre de chômeurs en France s'établit à 2,7 millions de personnes.

Ce taux est le plus haut enregistré depuis le troisième trimestre 2020, période directement affectée par la crise sanitaire, et depuis le troisième trimestre 2019 auparavant. Autrement dit, la France a effacé six années de progrès laborieux en l'espace de cinq trimestres. Ce n'est pas un accident de calendrier. C'est une trajectoire.

Un écart qui se mesure en points, et en ambitions déçues

Pendant que Paris accumule les mauvaises nouvelles, le reste du continent suit une dynamique inverse. En avril 2026, le taux de chômage de la zone euro s'établissait à 6,3 %, et celui de l'ensemble de l'Union européenne à 6,0 %. L'écart avec la France - qui affichait déjà 8,1 % à ce moment-là selon les données harmonisées d'Eurostat - atteignait donc plus de deux points de pourcentage.

En mai 2026, si l'on s'en tient aux pays de l'Union européenne, la Finlande affichait le taux le plus élevé avec 10,6 %, suivie de l'Espagne à 10,3 %, de la Suède à 8,7 %, puis de la France à 8,2 % et de la Grèce à 8,1 %. La France se retrouve dans un groupe de queue dont elle partage les caractéristiques structurelles - rigidités du marché du travail, coût élevé de l'accès à l'emploi pour les moins qualifiés - mais pas l'histoire récente : la Finlande et l'Espagne connaissent ces niveaux depuis des années ; la France, elle, y revient après avoir prétendu s'en être durablement éloignée.

Ce point mérite que l'on s'y attarde. Au premier trimestre 2026, le taux de chômage harmonisé du Royaume-Uni s'établissait à 5,0 %, au-dessus de l'Allemagne à 3,8 % et des États-Unis à 4,3 %, mais nettement en deçà de la France à 8,1 %. Le taux de la zone euro s'établissait à 6,3 % et celui du G7 à 4,5 %. La France n'est pas seulement distancée par ses voisins proches - elle se retrouve isolée parmi les grandes économies mondiales comme l'une des plus touchées.

Parmi les plus grandes économies de la zone euro, l'Allemagne et les Pays-Bas enregistraient chacun 4 % de chômage, contre 5,1 % pour l'Italie et 9,8 % pour l'Espagne. La France occupe donc une position intermédiaire entre les géants qui maîtrisent leur marché du travail et les économies méditerranéennes historiquement fragilisées - mais contrairement à l'Espagne ou à la Grèce, elle ne bénéficie pas d'une dynamique de rattrapage. Elle glisse dans le mauvais sens.

La jeunesse sacrifiée - un mal structurel que la loi plein-emploi a rendu visible sans le régler Le chiffre global de 8,3 % est déjà préoccupant. Derrière lui se cache une fracture générationnelle d'une autre nature. Le taux de chômage des 15-24 ans a bondi de 0,4 point au deuxième trimestre 2026 pour s'établir à 21,6 %, celui des 25-49 ans a progressé de 0,2 point à 7,5 %, et celui des plus de 50 ans de 0,3 point à 5,5 %.

Un jeune actif sur cinq est ainsi sans emploi en France. Ce chiffre - 21,6 % - doit être mis en regard du taux de chômage des jeunes dans l'Union européenne. En mars 2026, le taux de chômage des moins de 25 ans s'établissait à 15,4 % dans l'ensemble de l'UE, et à 14,9 % dans la zone euro. L'écart entre la France et la moyenne européenne dépasse donc six points sur cette tranche d'âge - un gouffre que les politiques publiques successives n'ont pas réussi à combler.

Selon les données comparatives de l'INSEE fondées sur l'enquête forces de travail d'Eurostat, la France présente un taux d'activité des 15-29 ans supérieur d'un point à la moyenne européenne, mais cet écart provient précisément d'une part de chômeurs parmi les jeunes supérieure en France à cette même moyenne, soit 8 % contre 6 %. Plus de jeunes cherchent du travail en France qu'ailleurs en Europe - et moins en trouvent. Le paradoxe est brutal.

La part de jeunes qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation - les fameux NEET - est aussi légèrement plus élevée en France que dans l'UE, à 12 % contre 11 %. Ce point mort démographique, où un jeune ne travaille pas, n'étudie pas et ne se forme pas, représente une bombe à retardement pour les finances sociales et pour la cohésion du pays.

Le gouvernement avance un argument pour atténuer l'interprétation de ces chiffres. L'INSEE précise que depuis la mise en oeuvre de la loi pour le plein emploi en janvier 2025, les bénéficiaires du RSA et les jeunes de 15 à 29 ans contribuent pour près de la moitié de la hausse du taux de chômage. En les incitant à une recherche active de travail, la loi les fait mécaniquement entrer dans la catégorie des chômeurs au sens du BIT, avant leur retour effectif à l'activité. Le ministère estime que sans cet effet, le taux de chômage serait inférieur à 8 %.

L'argument n'est pas sans fondement - mais il ne tient pas jusqu'au bout. Les chiffres de France Travail sont sans appel sur un autre front : les intentions de recrutement chutent de 6,5 % en 2026 par rapport à 2025. Un marché du travail qui se contracte du côté de la demande ne peut pas absorber mécaniquement des cohortes de demandeurs d'emploi nouvellement comptabilisés. L'explication statistique ne vaut que si l'économie suit. Elle ne suit pas.

L'effet retraite - une avancée réelle, une comparaison encore défavorable La question de l'emploi des seniors constitue l'autre versant de cette analyse. Elle est indissociable du chômage global, car le taux d'activité d'une économie détermine en partie sa capacité à financer ses protections sociales.

La France a accompli une progression mesurable sur ce terrain. Selon les dernières données publiées par la DARES le 29 juillet 2026, 61,7 % des personnes âgées de 55 à 64 ans occupaient un emploi en 2025, soit une hausse de 1,3 point par rapport à l'année précédente - un niveau historiquement jamais atteint pour cette tranche d'âge.

En trois ans, le taux d'emploi des 60-64 ans a bondi de 8,2 points, tandis que celui des 55-59 ans progressait de 2,5 points. Les réformes successives - Fillon, Woerth, Touraine, puis celle de 2023 - ont ainsi contribué à maintenir davantage de salariés en activité. Au total, entre 2000 et 2025, le taux d'emploi des 55-64 ans a progressé de plus de 30 points.

La réforme des retraites de 2023, qui a porté l'âge légal de départ à 62 ans et demi pour la génération 1962 puis à 62 ans et neuf mois pour les générations 1963 et 1964 à la suite du gel partiel de la réforme à l'automne 2025, a joué un rôle déterminant dans cette dynamique.

Mais les progrès accomplis buter encore contre une réalité européenne peu flatteuse. Pour les 55-59 ans, le taux d'emploi atteignait 78,8 % en 2025, soit 1,5 point au-dessus de la moyenne européenne. Ce résultat est encourageant. Il cache cependant une fracture plus profonde. Pour les personnes âgées de 60 à 64 ans, le retard français n'a pas encore été comblé : malgré sa forte augmentation, le taux d'emploi s'élève à seulement 44,4 %, contre 55 % en moyenne dans l'Union européenne.

Dix points d'écart sur les 60-64 ans. C'est considérable. C'est précisément cette tranche d'âge qui se retrouve dans une zone grise particulièrement coûteuse : ni encore en retraite, ni suffisamment employée. En 2025, le taux d'emploi atteignait 83 % chez les 25-54 ans, contre 78,8 % pour les 55-59 ans et seulement 44,4 % chez les 60-64 ans. La chute entre ces deux dernières tranches - plus de 34 points - illustre l'ampleur du décrochage.

Deux phénomènes, un diagnostic commun

Ce que révèle la lecture croisée de ces deux dynamiques - le chômage général en hausse et l'emploi des seniors encore insuffisant - est d'une cohérence brutale. La France souffre d'une incapacité chronique à maintenir ses actifs aux deux extrémités du spectre des âges : les jeunes entrent trop tard et trop difficilement sur le marché du travail ; les seniors en sortent encore beaucoup trop tôt par rapport à leurs homologues européens.

La Banque de France a estimé que le chômage structurel avait reculé de 1,3 point entre 2015 et 2025, un résultat attribué aux réformes menées ces dernières années. Ce recul du chômage structurel est réel. Mais il est désormais rattrapé - et parfois dépassé - par une dégradation conjoncturelle qui révèle les limites des politiques d'offre menées depuis une décennie : flexibilisation du marché du travail, baisses de charges, réformes des retraites. Ces leviers ont produit des effets. Ils n'ont pas suffi à modifier durablement la position relative de la France au sein de l'Union.

Le taux de chômage demeure toutefois nettement en deçà de son pic de mi-2015, soit 2,2 points de moins. Le gouvernement s'accroche à cet argument comme à une bouée. Il a sa légitimité. Mais comparer la France à elle-même en 2015 revient à fermer les yeux sur ce que les Pays-Bas, l'Allemagne ou l'Autriche ont accompli dans le même intervalle.

La France reste fermement ancrée dans le groupe des pays à chômage élevé. Même lorsque les conditions s'améliorent ailleurs, ces économies continuent de traîner derrière une grande partie du continent.

Ce que le gouvernement dit, et ce qu'il ne dit pas

Face à ce contexte, le gouvernement articule sa stratégie autour de trois grands défis : faciliter l'insertion professionnelle des jeunes, encourager le maintien en emploi des seniors et mieux aligner les compétences des travailleurs avec les besoins évolutifs des entreprises. Ces trois axes ne sont pas contestables dans leur principe. Ils ont en revanche une faiblesse commune : ils reconnaissent implicitement que les réformes précédentes n'ont pas suffi à résoudre ces trois problèmes. L'objectif proclamé hier est l'aveu silencieux de l'échec d'aujourd'hui.

La loi pour le plein emploi est au coeur de la contradiction. Conçue pour réduire le chômage en réactivant des populations éloignées de l'emploi, elle a mécaniquement gonflé les statistiques en comptabilisant comme chômeurs des personnes qui n'apparaissaient pas dans les données antérieures. L'INSEE souligne en effet que les bénéficiaires du RSA et les jeunes de 15 à 29 ans inscrits à France Travail contribuent pour près de la moitié de la progression du chômage, dans le cadre de la mise en oeuvre de cette loi entrée en vigueur en janvier 2025. La loi censée combattre le chômage a, dans un premier temps, augmenté le nombre officiel de chômeurs. Ce paradoxe peut s'expliquer. Il ne peut pas être indéfiniment défendu si les résultats tardent à se matérialiser.

La suspension de la réforme des retraites de 2023 est officiellement actée dans le budget 2026. Cette mesure ne remet pas en cause la réforme sur le long terme, mais gèle temporairement le calendrier de relèvement de l'âge légal et de la durée de cotisation. Annoncée en octobre 2025 par le Premier ministre Sébastien Lecornu, sa suspension pour 2026 a été confirmée à l'Assemblée nationale le 12 novembre 2025 et actée dans la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026, adoptée définitivement le 2 février 2026. Ce gel, présenté comme une pause sociale, produit un effet pervers : il ralentit précisément la dynamique qui avait permis aux 60-64 ans de progresser en termes d'emploi. Les chiffres de la DARES enregistrent les acquis de la réforme avant gel ; les prochains trimestres enregistreront peut-être son coup d'arrêt.

Le vrai poids de l'écart européen

Il faut ici peser les deux thèses en présence avec la rigueur que le sujet commande.

La thèse minimisante soutient que la France n'est pas en situation catastrophique : elle reste en deçà de son pic historique, ses voisins du Sud font structurellement pire, et une partie de la hausse récente est purement mécanique. La Finlande affichait 10,4 % et l'Espagne 10,3 % au premier trimestre 2026, se plaçant au sommet du classement des pays de l'OCDE. La France n'est donc pas au fond.

La thèse alarmiste, plus difficile à réfuter, pointe une divergence de trajectoire. Le taux de chômage de la zone euro s'établissait à 6,2 % en mai 2026, en baisse par rapport à 6,3 % un an plus tôt. Celui de l'Union européenne dans son ensemble s'établissait à 5,9 %, également en recul. La France, elle, monte. Le reste de l'Union descend. Ce mouvement divergent est inédit depuis la crise de la zone euro.

La vérité se situe entre ces deux lectures - mais plus près de la seconde. Car l'enjeu n'est pas seulement statistique. Il est financier. Un taux de chômage durablement supérieur à 8 % prive les caisses sociales de cotisations, alimente les dépenses d'indemnisation et fragilise les équilibres d'un État dont le déficit public atteignait déjà 152,5 milliards d'euros en 2025. Un taux d'emploi des seniors inférieur de dix points à la moyenne européenne sur la tranche 60-64 ans amplifie la pression sur les régimes de retraite à l'heure même où leur gel politique menace leur viabilité de long terme.

Ce que la France vit en ce moment n'est pas une mauvaise passe conjoncturelle. C'est la révélation, chiffre après chiffre, d'un modèle d'insertion professionnelle structurellement moins performant que celui de la majorité de ses partenaires européens. Ni les réformes du travail de 2017, ni l'apprentissage relancé, ni les réformes des retraites en série n'ont encore produit la convergence attendue avec les marchés du travail du nord et du centre de l'Europe. Et pendant que Paris débat de la bonne façon de présenter les statistiques, Berlin, Amsterdam et Varsovie continuent d'avancer.

« Le taux de chômage est à son plus haut niveau depuis le troisième trimestre 2020 »

INSEE, 7 août 2026

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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