Quatre institutions, quatre occasions manquées : comment un système entier a laissé un prédateur devenir un meurtrier en série.
Deux fois libéré sous caution alors qu'il était soupçonné de meurtre. Une carte de transport volée, restituée par la police à son propre voleur. Trois rendez-vous manqués au tribunal, sans qu'aucun mandat d'arrêt ne soit jamais délivré. Simon Levy n'a jamais eu besoin d'échapper au système judiciaire britannique. Le système l'a laissé passer, encore et encore, jusqu'à ce que deux femmes meurent.
Le verdict
Vendredi 7 août 2026, en fin de matinée, le président du jury de l'Old Bailey se lève. Treize heures de délibération viennent de s'achever. Dans le box des accusés, Simon Levy, 40 ans, barbe taillée en pointe et lunettes de soleil sur le nez, garde les mains jointes devant lui et ne montre aucune réaction. Coupable. Deux fois. Sur les charges de meurtre, viol, coups et blessures volontaires et suffocation intentionnelle.
Onze des douze jurés votent la culpabilité sur l'un des deux chefs de meurtre. Les onze autres verdicts tombent à l'unanimité. Dans la galerie publique, des mains se plaquent sur des visages avant que les larmes ne coulent. Les proches des victimes pleurent ouvertement. Le juge Mark Lucraft ajourne le prononcé de la peine au mercredi 12 août et place Levy en détention.
À la sortie du tribunal, l'inspecteur en chef Neil John, de Scotland Yard, ne mâche pas ses mots : « Ses crimes furent calculés, cruels et profondément dérangeants. » Flanqué des proches des deux femmes tuées, il lance un appel à d'éventuelles autres victimes de se manifester. Une fille a perdu sa mère. Deux sœurs ont perdu la leur. Une famille a perdu une mère de quatre enfants.
Portrait d'un homme que personne n'a vu venir
Simon Levy est partiellement aveugle. Il souffre de troubles de l'apprentissage. Son premier passage devant la justice remonte à 2018, pour des agressions sexuelles commises lors du Notting Hill Carnival et d'une fête de rue à Camden. Il écope de trois ans de prison en 2021. Derrière les barreaux, loin d'être neutralisé, il continue de sévir : en 2022, il agresse une surveillante pénitentiaire.
Les enquêteurs découvriront plus tard, chez lui, une collection méticuleuse de coupures de presse consacrées à des criminels tristement célèbres qu'il semblait admirer : le violeur des taxis noirs John Worboys, le pédophile Jeffrey Epstein, le producteur déchu Harvey Weinstein. Une fascination silencieuse pour le viol et le meurtre, qui n'alertera jamais ni ses gardiens ni ses agents de probation.
La promesse d'un homme reclus
Libéré à mi-peine en février 2023, Levy assure aux services de probation qu'il ne quitte jamais son domicile, invoquant son handicap visuel. Il prétend même, plus étonnant encore, que des travailleuses du sexe viennent régulièrement lui proposer leurs services chez lui. La réalité est tout autre. Dès octobre 2023, il arpente le métro londonien aux heures de pointe, quand les rames bondées empêchent ses victimes de fuir.
Un pull noué autour de la taille dissimule sa main baladeuse tandis qu'il empoigne les femmes qui l'entourent. Sa plus jeune victime a 18 ans, la plus âgée 32. Levy était pourtant censé être suivi à la fois par les services de probation et par le registre des délinquants violents et sexuels, le VISOR. Sa fascination grandissante pour le viol et le meurtre passe inaperçue de ce double filet de sécurité.
Rappelé, puis relâché
En mai 2024, une plainte pour viol le fait rappeler en détention, le temps que l'enquête suive son cours. Il est libéré en août de la même année. Aussitôt dehors, il reprend sa campagne d'agressions dans le métro, comme si la parenthèse carcérale n'avait rien interrompu.
Novembre 2024 : l'occasion manquée En novembre 2024, la police des transports britannique (BTP) l'arrête pour deux agressions sexuelles commises dans le métro. Lors de l'une d'elles, en octobre, la victime avait eu la présence d'esprit de le filmer avec son téléphone, le captant en train de l'agresser, elle et une autre femme. Une preuve accablante. Mais l'organisation d'une séance d'identification traîne pendant des semaines, l'agent chargé du dossier optant à la place pour une simple prolongation de la liberté sous caution.
Le commissaire divisionnaire de la BTP, Pete Fulton, reconnaîtra plus tard que l'agent chargé du dossier ne maîtrisait pas sa charge de travail, résumant froidement : « C'était de l'incompétence, pour être honnête. » Le superviseur, ajoutera-t-il, était resté lui aussi passif tout au long du processus.
Ce même jour de son arrestation, les policiers trouvent sur Levy une carte Oyster professionnelle appartenant à un chauffeur de bus, signalée volée des mois plus tôt. Sans vérifier son origine, la BTP la lui restitue. Cette carte lui permettra désormais de circuler gratuitement dans toute la capitale, sans laisser de trace bancaire, pour poursuivre sa traque.
La nuit où il apprit qu'il resterait libre
Le 21 janvier 2025, Levy apprend que sa liberté sous caution vient d'être prolongée. Ce mécanisme, censé encadrer sa remise en liberté, agit sur lui comme un signal inverse. Le soir même, il s'en prend à une travailleuse du sexe, qu'il agresse violemment avant de l'étrangler et de la laisser pour morte.
Quatre jours plus tard, la victime indique aux policiers l'adresse exacte de son agresseur. Elle ne sera pourtant jamais formellement interrogée, se trouvant alors en sevrage de stupéfiants au moment des faits. Un témoignage décisif s'évapore ainsi dans les failles administratives d'un dossier déjà surchargé.
Même méthode, cage d'escalier
Le 17 mars, Levy frappe de nouveau, selon un mode opératoire identique. Le corps d'une femme de 53 ans, devenue grand-mère l'année précédente et décrite par ses proches comme une personnalité pleine de vie, est retrouvé face contre terre dans la cage d'escalier d'un immeuble largement désaffecté de Southwark, dans le sud-est de Londres.
Son cou porte des traces de compression, son visage a été étouffé, et un tuyau maculé du sang de Levy gît à ses côtés. Sa carte Oyster volée trace précisément son trajet jusqu'aux lieux du drame, preuve que les enquêteurs auront en main dès les premiers jours.
Quelques jours avant son arrestation pour ce meurtre, le 1er avril, des policiers rendent visite à Levy dans le cadre des contrôles de routine imposés aux délinquants sexuels condamnés. Il leur affirme qu'il ne sort jamais. Un mensonge flagrant, qu'une simple vérification informatique aurait suffi à démasquer, puisqu'il était alors sous caution pour une série d'agressions commises dans le métro.
Trois semaines de tergiversations
Scotland Yard décide de le libérer sous caution après qu'une première autopsie a conclu à une cause du décès « indéterminée ». Informés de son arrestation pour meurtre, les officiers de la BTP choisissent de procéder à une évaluation des risques plutôt que de l'interpeller pour ses autres infractions, repoussant sa caution au 1er mai plutôt que de l'arrêter dès le 3 avril.
Levy réagit à cette décision en accélérant ses agressions. Il commet quatre nouvelles attaques dans le métro avant de finalement se présenter, comme prévu, à sa convocation du 1er mai.
Cinq nouvelles charges, une nouvelle liberté
Le 2 mai, il est inculpé de cinq agressions sexuelles supplémentaires sur le réseau souterrain et placé en détention pour la nuit. Le lendemain pourtant, des magistrats lui accordent une nouvelle libération sous caution, alors même qu'il est officiellement soupçonné de meurtre.
La BTP avait pourtant averti le parquet en termes sans équivoque, par écrit, que Levy représentait un danger pour le public et un risque élevé de récidive. Le Crown Prosecution Service (CPS) admettra plus tard ne pas s'être opposé à cette libération, et ne plus savoir si le tribunal avait seulement été informé de l'enquête pour homicide en cours.
« Chaque maillon de la chaîne a supposé que le suivant tenait le prédateur à l'œil. »
Les rendez-vous fantômes
Le 3 juin, Levy ne se présente pas à l'audience prévue pour une sixième plainte d'agression sexuelle. Aucun mandat d'arrêt n'est délivré. Trois semaines plus tard, un agent de la BTP le repère par hasard dans le métro et l'inculpe pour violation de ses conditions de caution, absence à une audience, et deux nouvelles agressions commises aux stations de Charing Cross et de Westminster.
Il manquera deux autres audiences, les 18 juillet et 11 août, sans qu'aucun mandat ne soit à nouveau émis contre lui. À chaque fois, le CPS omet d'informer le tribunal qu'il fait l'objet d'une enquête pour meurtre, laissant filer une occasion supplémentaire de le placer définitivement en détention.
Le second meurtre
Le 28 août 2025, Levy tue une seconde fois. Il étouffe une femme de 39 ans, mère de quatre enfants, et abandonne son corps dans un parking situé à quelques minutes seulement de son propre domicile, au même endroit exact où il avait violé sa première victime sept mois plus tôt.
Il est finalement arrêté le 5 septembre, identifié sur les lieux par une caméra de reconnaissance faciale. Il sera placé en détention provisoire trois jours plus tard, cette fois pour de bon.
Onze agressions, un secret judiciaire
En février 2026, Levy est reconnu coupable de onze agressions sexuelles distinctes, commises entre avril 2022 et mai 2025, pour la plupart perpétrées contre de jeunes femmes dans le métro. Cette condamnation est maintenue secrète pendant des mois, le temps que se tienne son procès pour meurtre, afin de ne pas influencer le jury appelé à statuer sur les accusations les plus graves.
Quatre institutions, une seule chaîne brisée
À relire cette chronologie dans son ensemble, aucune des défaillances prise isolément ne ressemble à une faute délibérée. Un agent débordé qui tarde à organiser une séance d'identification. Un fonctionnaire qui restitue un objet volé sans vérifier son origine. Un procureur qui omet de transmettre une information décisive au tribunal. Des magistrats qui accordent une libération sur la seule base du dossier qui leur est présenté.
C'est leur accumulation qui change la nature du problème. À aucun moment, entre la police des transports, la police métropolitaine, le parquet et les tribunaux, l'information sur la dangerosité croissante de Levy n'a été activement dissimulée. Elle n'a simplement jamais fini par circuler jusqu'au bout de la chaîne, chaque maillon présumant, à tort, que le suivant assurait déjà la vigilance.
Ce que personne n'a vraiment perdu
Aucun policier n'a perdu son emploi dans cette affaire. Un seul agent de la BTP a été écarté de ses fonctions d'enquêteur. La Metropolitan Police s'est auto-saisie et a saisi l'Office indépendant de conduite policière (IOPC). La BTP, elle, a refusé de faire de même, estimant qu'il s'agissait d'un problème de performance individuelle et non d'une faute de conduite.
L'enquête de l'IOPC a en réalité débuté dès janvier, après un signalement volontaire transmis par la police elle-même, portant spécifiquement sur d'éventuels manquements de deux agents autour de la libération de Levy sous licence, en février 2023. Le régulateur a depuis notifié un avis de faute grave à un agent et un avis de faute simple à un sergent-détective, pour une enquête couvrant l'ensemble de la période allant de sa première condamnation, en septembre 2021, jusqu'à son arrestation, en septembre 2025.
Le sous-commissaire adjoint de la Met, Kevin Southworth, a défendu la rapidité de la réaction institutionnelle : « Nous sommes très prompts à nous tenir responsables. » La ministre chargée de la Police, Sarah Jones, a de son côté salué le courage de la victime venue témoigner, tout en jugeant profondément préoccupant que Levy ait pu infliger un tel mal après avoir été libéré par la police et les tribunaux, une situation soulevant selon elle des questions sérieuses qui exigent des réponses urgentes.
Interrogé sur le caractère évitable des deux meurtres, Southworth a reconnu que si Levy avait été placé en détention provisoire à ce moment précis, il n'aurait pas pu commettre le second meurtre. Le commissaire divisionnaire Fulton, de son côté, a livré un constat glaçant : il ne pouvait pas exclure qu'un autre Levy existe quelque part, tout en assurant que des leçons précieuses avaient été tirées de cette affaire.
Un nom parmi dix mille
Ce qui frappe, avec le recul, c'est l'anonymat statistique dans lequel Levy a longtemps évolué. Jusqu'au printemps dernier, il n'était qu'un nom parmi les 10 000 délinquants sexuels enregistrés à Londres, jamais inscrit sur la liste V100 de la police, celle qui recense les agresseurs jugés les plus dangereux pour les femmes et les filles. Il utilisait par ailleurs deux alias, Levi et Shamus, en marge de son identité officielle.
Le nombre de délinquants sexuels suivis dans la communauté londonienne a augmenté de 1 000 personnes rien que sur la dernière année. Southworth a décrit une marée montante et inquiétante de violences sexuelles à laquelle les services doivent désormais faire face. Ce qui a fini par distinguer Levy, a-t-il ajouté, c'est l'accélération soudaine de ses passages à l'acte, la fréquence même de ses agressions.
Une statistique qui grimpe
Les chiffres publiés ces derniers jours confirment l'ampleur du problème. Les infractions sexuelles signalées dans le métro londonien ont atteint leur plus haut niveau en cinq ans, avec 595 cas recensés en 2024-2025, et une hausse de 28 % des signalements d'agressions sexuelles au cours de la seule année écoulée.
Le Conseil national des chefs de police (NPCC) a de son côté estimé que les réformes des peines portées par le gouvernement travailliste, réduisant le recours aux courtes peines de prison et libérant les détenus plus tôt, entraîneraient une hausse de la criminalité de 6 %. Le préfet de police britannique, Sir Mark Rowley, a averti que des délinquants autrefois systématiquement placés en détention provisoire sont aujourd'hui libérés, puis relâchés à nouveau après de nouvelles infractions : « Le système, à travers tout le pays, est à bout de souffle. »
Lisa Ramsarran, procureure en chef du CPS, a fini par reconnaître que des informations pertinentes n'avaient pas été transmises au tribunal lors de l'examen des demandes de libération sous caution, ajoutant : « Nous reconnaissons notre responsabilité et nous sommes désolés pour ces manquements. » Harriet Wistrich, du Centre for Women's Justice, réclame désormais une enquête publique indépendante, rappelant que les mêmes promesses de réforme avaient déjà été faites après l'affaire Worboys, puis après les crimes des policiers Wayne Couzens et David Carrick. Elle affirme ne pas croire que Levy soit un cas isolé. Le procès touche à sa fin. La liste des dossiers qui pourraient suivre la même trajectoire, elle, reste entièrement à écrire.






