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La Fifa regrette une méthode, mais jamais un homme, ni un projet

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Le projet Kushner est mort une première fois. Mais l'homme qui l'a porté reste en poste, réaffirmé, et l'investisseur n'a toujours pas dit son dernier mot.

Un vendredi pour reculer. Un mercredi pour s'excuser. Entre les deux, six jours pendant lesquels la Fifa a appris qu'elle pouvait perdre une bataille sans jamais désigner de perdant.

Un recul, pas une rupture

Le vendredi 31 juillet 2026, Gianni Infantino annonce l'abandon du projet FIFA Forward Enterprise, cette filiale commerciale censée gérer la Coupe du monde et le Mondial des clubs, dont 20 % des parts devaient être cédées à des investisseurs privés pour une valorisation totale de 20 milliards de dollars. « Notre objectif a toujours été, et sera toujours, d'unir et d'améliorer », déclare-t-il, ajoutant que le projet avait créé des divisions d'une nature qui ne servait plus l'objectif initial.

Le mercredi 5 août, six jours plus tard, la direction de la Fifa va plus loin dans un communiqué publié à l'issue d'une réunion de crise tenue au Maroc. Elle reconnaît que des erreurs ont été commises après la fuite de la proposition dans les médias et présente des excuses pour ces erreurs.

Mais le même texte, dans la phrase suivante, réaffirme le plein soutien du Conseil à Infantino en tant que seul responsable élu par les 211 associations membres. La Fifa vient d'inventer une contrition à deux vitesses : l'erreur est collective, la légitimité du président reste, elle, non négociable.

« La Fifa vient d'inventer une contrition à deux vitesses : l'erreur est collective, la légitimité du président reste non négociable. »

Ce que l'argent promettait, et à qui

Il faut mesurer ce que ce projet mettait sur la table pour comprendre pourquoi il a fallu si peu de temps pour l'imposer, puis si peu de temps pour le retirer. Chaque association membre se serait vu offrir un paiement unique de 20 millions de dollars début 2027, puis une hausse de son financement de 8 à 20 millions de dollars par cycle pour la période 2027-2030.

C'est, pour la majorité des 211 fédérations qui votent chaque décision de la Fifa, une somme capable de changer un budget national de football. Vendre l'idée n'était pas le problème : c'est la manière de la vendre qui a mis le feu.

Car l'investisseur pressenti pour diriger le groupe acquéreur, une entité nommée Thrive Eternal, est fondée par Joshua Kushner - le frère de Jared Kushner, gendre du président américain Donald Trump. Cette entreprise n'a pas commenté l'affaire.

Ce silence, déjà relevé lors de la première fuite du projet fin juillet, n'a fait que confirmer ce que beaucoup de fédérations soupçonnaient depuis le début : la vente n'était pas seulement financière, elle rapprochait un peu plus la gouvernance du football mondial de l'orbite politique d'un seul homme d'État.

« Vingt millions de dollars par fédération : assez pour changer un budget national. C'est peut-être moins le montant que le nom de l'acheteur qui a mis le feu au projet. »

L'UEFA a fait ce que la Fifa ne pouvait pas ignorer

Ce qui a réellement forcé la main d'Infantino n'est pas une pétition ni une tribune de presse : c'est une menace d'ordre sportif que l'UEFA, la confédération européenne, a formulée sans détour.

Elle a annoncé qu'aucune de ses sélections nationales ne participerait à une compétition de la Fifa tant que ces propositions resteraient en vie, martelant dans un communiqué que la Coupe du monde ne peut pas être traitée comme un produit d'investissement et qu'aucune part ne devrait jamais en être cédée à des investisseurs privés.

La confédération asiatique et la confédération nord-américaine et caribéenne ont suivi, dénonçant à leur tour la démarche. Face à un boycott coordonné de plusieurs continents footballistiques, un montage financier, aussi lucratif soit-il pour les caisses des fédérations, ne pesait plus rien. C'est cette mécanique-là, le refus de jouer plutôt que la protestation, qui a réellement fait plier la Fifa - bien avant que le mot excuses n'apparaisse dans un communiqué officiel.

Le contexte qu'Infantino ne pouvait pas se permettre

Ce projet n'arrivait pas dans un moment neutre pour le président de la Fifa. Quelques semaines plus tôt, la suspension controversée d'une sanction visant l'attaquant américain Folarin Balogun, décision prise en pleine Coupe du monde 2026 et immédiatement saluée par Donald Trump, avait déjà écorné l'image d'indépendance de l'instance. Infantino poussait par ailleurs, au même moment, un autre chantier tout aussi contesté : l'extension du Mondial à 64 équipes, un projet que plusieurs observateurs qualifiaient déjà de pur outil de rentabilité déguisé en réforme sportive.

Le Mondial 2026, organisé conjointement par les États-Unis, le Mexique et le Canada, avait pourtant rapporté à la Fifa un record de 15 milliards de dollars de revenus, un climat financier qui rendait d'autant moins compréhensible, aux yeux des fédérations, la précipitation à vendre une part du bijou de famille. C'est dans cette accumulation de décisions perçues comme unilatérales, et non dans le seul projet d'investissement, que se loge la vraie explication de la crise de confiance.

« Le boycott sportif, pas la pétition, a fait plier la Fifa. Face à plusieurs continents qui refusaient de jouer, l'argent ne pesait soudain plus rien. »

Une démission et une lettre qui disent ce que le communiqué tait

Deux gestes internes, antérieurs au communiqué d'excuses, éclairent la profondeur réelle de la fracture. Carlos Cordeiro, conseiller principal de Gianni Infantino, a démissionné le vendredi 31 juillet, expliquant s'opposer catégoriquement au projet porté par son propre président. Le secrétaire général de la Fifa, Mattias Grafström, a de son côté adressé une lettre aux salariés de l'institution, obtenue par l'AFP, dans laquelle il regrette une série d'événements tristes et condamnables.

Que le plus proche conseiller du président et le secrétaire général de l'organisation expriment, l'un par la démission, l'autre par une lettre interne, une désapprobation aussi frontale, révèle une crise qui dépassait largement le cercle des fédérations mécontentes. Le communiqué de mercredi tente de recoller ces morceaux en insistant sur le plein soutien réitéré d'Infantino envers Grafström et l'administration de la Fifa - une réconciliation de façade qui ne mentionne à aucun moment le nom de Cordeiro, ni son départ.

Sept ans plus tôt, la même question posée par le même homme

Cette affaire n'est pas la première fois que la Fifa flirte avec l'argent d'investisseurs privés pour ses compétitions phares. Sepp Blatter, prédécesseur d'Infantino à la présidence, a réagi publiquement sur les réseaux sociaux en des termes sans équivoque : vendre les bijoux de la couronne du football à des investisseurs privés, c'est aussi vendre une partie du jeu, en particulier son âme.

Que l'homme déchu par le scandale de corruption de 2015 se pose aujourd'hui en gardien de l'intégrité de l'institution qu'il a lui-même abîmée ajoute une ironie amère à l'épisode, sans invalider pour autant la justesse de l'avertissement.

Car un projet quasi identique avait déjà été proposé et rejeté en 2019 : une offre de 25 milliards de dollars d'investisseurs asiatiques et moyen-orientaux, non identifiés à l'époque, pour un Mondial des clubs élargi.

L'histoire du football mondial montre ainsi un motif qui se répète avec une régularité troublante : l'argent privé revient frapper à la porte de la Fifa tous les quelques années, sous une forme légèrement différente, porté par un dirigeant différent, mais toujours refusé au dernier moment par des fédérations soucieuses de ne pas voir le jeu devenir un produit financier.

« L'argent privé revient frapper à la porte de la Fifa tous les quelques années. Le nom du projet change. Le refus, lui, se répète. »

Ce que les excuses ne referment pas

Le communiqué du 5 août prend soin de préciser que, si des erreurs ont été commises, tout ce qui a été fait l'a été dans le strict respect du cadre réglementaire de la Fifa. Cette phrase mérite d'être lue avec attention : elle admet une faute de méthode, jamais une faute de fond.

Rien dans le texte n'indique que l'idée elle-même, ouvrir le capital des compétitions les plus précieuses du football mondial à des investisseurs privés proches du pouvoir américain, soit définitivement écartée. Seule la manière de la présenter est condamnée.

Le communiqué se termine d'ailleurs par un avertissement qui ressemble davantage à une mise en garde envers les critiques futurs qu'à un geste d'humilité : la Fifa ne tolérera plus aucune attaque à son intégrité et prendra toutes les mesures nécessaires pour protéger et préserver son nom et sa réputation.

Une institution qui vient de s'excuser peut difficilement, dans le même souffle, promettre de sévir contre ceux qui la critiqueraient à nouveau - sauf à considérer que l'excuse n'était jamais destinée à changer un cap, seulement à gagner du temps avant la prochaine tentative.

« Une institution qui vient de s'excuser peut difficilement, dans le même souffle, promettre de sévir contre ceux qui la critiqueraient à nouveau. »

Un projet retiré. Un homme réaffirmé. Un investisseur toujours silencieux, et toujours là. La Fifa vient de démontrer qu'elle sait reculer d'un pas quand plusieurs continents refusent de jouer - mais rien, dans ses propres mots, ne garantit qu'elle ne s'apprête pas déjà à avancer de deux.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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