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Pourquoi les campagnes d’ingérence russes épargnent-elles Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ?

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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La liste des candidats épargnés par Storm-1516 dessine, en creux, la logique de toute une campagne

Six cibles en six mois, Macron, Bournazel, Philippe, Glucksmann, Salamé, Attal. Un point commun les réunit tous. Deux noms, eux, n'apparaissent nulle part sur cette liste, et ce silence n'est pas un hasard, c'est une donnée qui mérite d'être creusée aussi sérieusement que chaque attaque elle-même.

La liste réelle des cibles, et son point commun

Depuis février 2026, Storm-1516 a visé, dans l'ordre, Emmanuel Macron, avec la fausse affaire Epstein, le candidat Horizons Pierre-Yves Bournazel aux municipales de Paris, puis Édouard Philippe, avec de fausses informations sur sa santé.

Ont suivi Raphaël Glucksmann et sa compagne Léa Salamé, visés par une vidéo l'accusant de corruption de rédactions, puis Gabriel Attal. Six personnalités, un seul dénominateur commun, toutes appartiennent au bloc central ou social-démocrate pro-européen, favorable au maintien du soutien militaire et financier à l'Ukraine.

Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon n'apparaissent, à ce jour, dans aucune de ces opérations attribuées à Storm-1516. Le prêt russe qui avait longtemps servi d'argument contre le Rassemblement national, 9,4 millions d'euros contractés en 2014 auprès de la First Czech-Russian Bank puis rachetés par la société Aviazapchast, a été intégralement soldé par anticipation en septembre 2023, plus de cinq ans avant son échéance, pour un dernier versement de 6 088 784 euros.

Cette dette n'entre donc plus en ligne de compte dans la relation actuelle entre le parti et des intérêts russes, et l'absence de ciblage de Marine Le Pen ne peut, à ce jour, s'expliquer par un quelconque levier financier de ce type. Ce constat mérite d'être formulé avec une précision méthodologique stricte, l'absence de ciblage ne constitue une preuve de rien concernant ces deux personnalités elles-mêmes, ni de leurs intentions, ni de leurs positions. Elle constitue en revanche une information sur la logique de sélection de l'opérateur qui choisit ses cibles.

Une opération d'influence n'a aucune raison d'affaiblir un candidat dont les positions servent déjà, sans qu'il y soit pour rien, les intérêts qu'elle défend. - lecture de la logique de ciblage Ce que le précédent américain et allemand enseigne sur cette méthode Storm-1516 n'improvise pas, il applique en France un savoir-faire déjà rodé ailleurs. Le groupe, issu d'une ancienne officine de propagande russe, avait ciblé en 2024 la candidate démocrate Kamala Harris aux États-Unis, avec une fausse accusation de délit de fuite ayant handicapé un adolescent, et son colistier Tim Walz, accusé à tort d'abus sexuels par d'anciens élèves. Ces deux attaques poursuivaient un objectif électoral précis, affaiblir le camp jugé le plus défavorable aux intérêts russes dans la campagne présidentielle américaine.

La même signature opératoire a resurgi avant les élections du Bundestag en 2025, où plus d'une centaine de pseudo-sites d'actualité avaient participé à une opération comparable, puis autour de l'élection présidentielle moldave, où une fausse annonce d'exécution de la présidente Maia Sandu avait circulé selon un mode opératoire jugé similaire par les chercheurs spécialisés, sans que Storm-1516 y soit formellement confirmé.

Dans chacun de ces cas, la cible n'a jamais été choisie au hasard parmi l'ensemble du spectre politique local, elle a toujours correspondu au camp le plus engagé contre les intérêts stratégiques russes du moment, qu'il s'agisse du soutien à l'Ukraine, de la posture envers l'OTAN, ou de la politique de sanctions. La France ne constitue donc pas un cas isolé mais une nouvelle application d'un manuel opératoire déjà éprouvé sur trois continents.

Deux hypothèses, pesées l'une contre l'autre

La première hypothèse, la plus simple, tient à la position historique des deux formations françaises sur le dossier russo-ukrainien. Le Rassemblement national comme La France insoumise ont, chacun selon des registres différents, exprimé davantage de réserves que le bloc central sur l'ampleur du soutien militaire à l'Ukraine ou sur la politique de sanctions économiques envers Moscou.

Une opération d'influence conçue pour affaiblir le camp le plus engagé en faveur de Kiev n'a structurellement aucun intérêt à fragiliser des candidats dont l'élection compliquerait déjà, par leurs propres positions déclarées et sans qu'aucune intervention extérieure ne soit nécessaire, la poursuite de cet engagement militaire et financier. Dépenser des ressources d'ingénierie sociale, de production vidéo par intelligence artificielle et de réseaux de comptes coordonnés contre un candidat qui sert déjà, par ses propres choix, l'objectif recherché reviendrait à un gaspillage stratégique pour l'opérateur.

La seconde hypothèse invite à la prudence méthodologique. La séquence française ne compte, à ce stade, que six mois et six cibles confirmées, un échantillon statistiquement réduit pour affirmer un motif définitif et exclusif. Il resterait tout à fait possible que Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon deviennent des cibles dans les mois à venir, notamment si l'un ou l'autre venait à occuper une position de favori dans les sondages, susceptible de menacer les intérêts d'un camp adverse plus large que le seul bloc pro-européen, ou si leur positionnement sur un autre dossier sensible venait à diverger des intérêts russes.

Un troisième élément, souvent négligé dans ce type d'analyse, mérite d'être ajouté aux deux hypothèses précédentes, celui du calcul de rentabilité informationnelle. Une fausse accusation contre un candidat déjà classé comme extrême par une partie de l'opinion et des médias produit un choc moindre que la même accusation portée contre une figure jugée jusque-là consensuelle, modérée ou institutionnelle. Le potentiel de déstabilisation d'un scandale, réel ou fabriqué, dépend directement de l'écart entre l'image publique préexistante de la cible et le contenu de l'accusation, ce qui rend Emmanuel Macron, Gabriel Attal ou Édouard Philippe, perçus comme des figures d'établissement, des cibles à plus fort rendement que des personnalités déjà installées dans une posture de rupture avec ce même établissement.

Un fait qui déplace le débat au-delà de la seule Russie

Un précédent français récent élargit encore la focale. Plusieurs candidats de La France insoumise ont eux-mêmes été visés, lors des élections municipales, par une opération d'ingérence distincte, non pas russe mais attribuée par les autorités françaises à un réseau complexe de sites et de comptes lié à un ancien membre des services de renseignement israéliens, faisant actuellement l'objet d'une enquête judiciaire ouverte.

Ce précédent démontre qu'aucun camp politique français n'est structurellement à l'abri d'une opération d'influence étrangère. Il démontre surtout que chaque opérateur, russe ou autre, cible le camp qui contrarie ses propres intérêts stratégiques particuliers, non celui qui contrarierait un intérêt national français unifié qui n'existe pas de ce point de vue. La France insoumise, épargnée par Moscou pour les raisons évoquées plus haut, redevient une cible prioritaire dès lors qu'un autre acteur étranger, mû par d'autres intérêts géopolitiques, l'identifie comme un obstacle à ses propres objectifs.

Cette double lecture interdit toute simplification binaire du type un camp serait visé par l'étranger et l'autre en serait protégé par nature. Chaque camp politique français dispose, potentiellement, d'un ou plusieurs adversaires étrangers dont les intérêts stratégiques particuliers déterminent, indépendamment de tout jugement sur la légitimité ou les valeurs de ce camp, s'il devient une cible à un moment donné.

Ce que cela signifie

La logique la plus solide, au vu de l'ensemble des faits rassemblés ici, français comme précédents étrangers, n'est pas celle d'une proximité idéologique entre Storm-1516 et les partis français aujourd'hui épargnés, mais celle d'un calcul d'efficacité et de rendement informationnel. Une opération d'influence russe investit ses ressources là où elles produisent le plus de dommage à son intérêt stratégique déclaré, freiner le soutien occidental à l'Ukraine, et ce calcul désigne mécaniquement le bloc pro-européen comme cible prioritaire, indépendamment de toute proximité réelle ou supposée entre Moscou et les formations aujourd'hui laissées de côté.

Cette lecture n'accuse ni Marine Le Pen ni Jean-Luc Mélenchon d'une quelconque complicité avec Moscou, aucun fait rassemblé ici ne l'établit, et une telle accusation dépasserait très largement ce que les éléments disponibles permettent d'affirmer. Elle éclaire en revanche pourquoi une campagne d'ingérence peut se dérouler pendant six mois, viser six personnalités précises, s'appuyer sur un mode opératoire déjà utilisé aux États-Unis, en Allemagne et potentiellement en Moldavie, sans jamais toucher deux des principales figures de l'opposition française. Une absence d'attaque suit sa propre logique stratégique, tout comme la présence d'une attaque suit la sienne, et les deux logiques se déduisent du même calcul de rentabilité, pas d'une quelconque allégeance politique des personnes épargnées.

Le précédent insoumis, ciblé par un acteur totalement différent au même moment, referme la boucle, aucun camp français ne détient de statut d'immunité permanente face à l'ingérence étrangère. Chacun n'est, à un instant donné, que temporairement moins rentable à attaquer qu'un autre pour un opérateur précis poursuivant un objectif précis.

Un candidat que Moscou n'a jamais eu besoin d'attaquer n'a rien prouvé sur lui-même. Il a seulement confirmé que ses adversaires les plus visés sont, pour l'instant, ceux que Moscou juge les plus gênants, et que ce jugement peut changer plus vite que la campagne elle-même.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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