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Ce que deux études académiques révèlent sur le vrai produit que vend un candidat à la présidentielle

Emmanuel Macron a tenu plus de 70% de ses promesses de campagne lors de son premier quinquennat, le taux le plus élevé de la Cinquième République. Il a terminé ce mandat parmi les présidents les moins populaires de son histoire. Ce paradoxe, mesuré et publié par des chercheurs de Sciences Po, ruine à lui seul l'idée que les candidats mentent parce que les électeurs les récompensent quand ils disent la vérité.

Le chiffre qui devrait tout changer, et qui ne change rien

Isabelle Guinaudeau et Emiliano Grossman ont analysé 921 promesses présidentielles formulées entre 1995 et 2022. Le résultat contredit l'intuition la plus répandue, celle d'une classe politique qui ne tiendrait jamais parole. Le taux de réalisation, partielle ou complète, atteint en moyenne 60% sur les cinq derniers mandats. Macron dépasse 70% lors de son premier quinquennat. Hollande, Chirac lors de son second mandat, et Jospin en cohabitation, suivent de près.

Seul le premier mandat de Chirac fait figure d'exception dramatique, avec seulement 30% de promesses tenues, un effondrement que les chercheurs expliquent par l'abandon rapide du thème de campagne sur la fracture sociale au profit d'une politique de rigueur budgétaire, aggravé par une cohabitation qui a réduit sa marge de manœuvre. Sarkozy, malgré une crise économique mondiale en plein mandat, affiche tout de même 54%.

La question posée ensuite par les mêmes chercheurs, dans un second ouvrage académique consacré à la démocratie française en difficulté, est la seule qui compte réellement, tenir parole rend-il plus populaire. Leur réponse, après avoir croisé ces taux de réalisation avec les enquêtes de popularité mensuelles sur la période, est sans appel, il n'existe aucune relation statistique significative entre l'exécution du programme et la hausse de la cote présidentielle.

Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron, quatre bilans, une seule sanction Le contraste entre les bilans chiffrés et les mémoires collectives est instructif. Sarkozy avait promis, dès son premier meeting de campagne en 2007, une présidence irréprochable, une République exemplaire, des nominations sans reproche. Cette promesse-là, symbolique plutôt que budgétaire, s'est retournée contre lui bien plus violemment que n'importe quel engagement chiffré non tenu, précisément parce qu'elle touchait à une identité annoncée plutôt qu'à une politique publique mesurable.

Hollande, lui, a légué à la mémoire collective une phrase unique entre toutes, celle promettant d'inverser la courbe du chômage en un an, coûte que coûte, lors de ses premiers vœux du 31 décembre 2012. Le chômage n'a pas baissé l'année suivante, ni celle d'après, il faudra attendre la fin de l'année 2015, trois ans plus tard, pour observer un frémissement contesté. Cette seule phrase, précise, chiffrée, datée, a suffi à résumer un quinquennat entier dans la mémoire publique, quel qu'ait été le taux global de réalisation de son programme par ailleurs.

Ce que ces deux cas révèlent, c'est qu'un bilan chiffré global ne pèse rien face à une phrase unique, spectaculaire et vérifiable dans le temps. Un président peut tenir six promesses sur dix et rester prisonnier, pour l'histoire, de la seule qu'il n'a pas tenue et qu'il avait rendue la plus mémorable.

Un candidat qui tient soixante-dix pour cent de son programme et termine impopulaire n'a pas menti à ses électeurs. Il a découvert que la vérité ne rapporte rien non plus. - lecture du paradoxe mesuré par Guinaudeau et Grossman Le vrai produit vendu n'est pas la promesse tenue, c'est la promesse elle-même Si l'exécution ne rapporte rien politiquement, la question posée par le candidat n'est pas de choisir entre mentir ou dire la vérité, mais de comprendre à quel moment précis la promesse produit sa valeur électorale. Cette valeur se réalise entièrement au moment où elle est prononcée, dans l'enthousiasme d'un meeting ou la mobilisation d'une campagne, et non des années plus tard, quand un ministère annonce discrètement qu'une mesure technique a été appliquée à 80%.

Un candidat qui choisirait la mesure réaliste et modérée sur la scène de meeting perdrait, sur le moment, l'énergie mobilisatrice qu'apporte la promesse ambitieuse, sans gagner en retour le moindre supplément de popularité au terme du mandat, puisque l'exécution elle-même ne rapporte rien. Le calcul rationnel d'un candidat, dans ce système précis de récompenses et de sanctions, penche donc structurellement vers la surenchère, non par mépris particulier envers un électorat, mais parce que le système électoral lui-même ne facture le coût de l'exagération qu'après que l'élection est déjà remportée.

Ce n'est donc pas nécessairement le mépris d'un individu envers les électeurs qui produit les shtha, les envolées et les promesses intenables, c'est l'architecture même de la compétition électorale qui les rend rationnelles, quel que soit le degré de sincérité personnelle du candidat qui les prononce.

Mépris du candidat ou demande de l'électeur, une fausse alternative La question de savoir si l'électeur français est naïf ou lucide face à ce mécanisme repose sur une hypothèse discutable, celle qu'il disposerait, au moment de voter, d'une information complète et équilibrée sur ce qui a réellement été tenu par le passé. Les mêmes chercheurs démontrent que ce n'est pas le cas, et que le problème n'est pas cognitif mais informationnel.

Les médias, structurellement, couvrent davantage les promesses brisées que les promesses tenues, l'annonce d'un échec constituant un événement plus vendable qu'un rapport d'exécution administrative sans relief. Un électeur parfaitement rationnel, qui ne formerait son jugement qu'à partir de l'information qui lui est effectivement rendue disponible et saillante, sous-estimerait donc mécaniquement le taux réel de réalisation, non par manque d'intelligence, mais parce que l'offre d'information à laquelle il a accès est elle-même déséquilibrée en amont.

Opposer un électeur intelligent et lucide à un électeur naïf et manipulable relève ainsi d'un faux dilemme, le même électeur, disposant des mêmes capacités cognitives, tirerait des conclusions radicalement différentes selon que la presse consacre ses gros titres aux 30% non tenus ou aux 70% accomplis. Le problème se situe dans la chaîne de transmission de l'information, pas dans la tête du citoyen qui la reçoit.

L'hyperprésidentialisation, ou comment garantir la déception d'avance Les chercheurs de Sciences Po ajoutent un dernier mécanisme, propre à l'architecture institutionnelle française elle-même, qu'ils nomment l'hyperprésidentialisation. Le président de la Cinquième République promet seul, sur pratiquement tous les sujets à la fois, économie, sécurité, diplomatie, école, santé, alors que la mise en œuvre réelle dépend d'un gouvernement, d'une majorité parlementaire, de collectivités locales et d'une conjoncture internationale largement hors de son contrôle.

Ce système concentre sur une seule personne la responsabilité symbolique de domaines qu'elle ne maîtrise que partiellement. Il produit ainsi ce que les chercheurs nomment un coût du pouvoir, une érosion de popularité pratiquement automatique et continue, indépendante du contenu réel de l'action publique, simplement parce que le président occupe la fonction depuis un certain temps. Un président peut ainsi tenir une majorité de ses engagements et voir sa cote décliner presque mécaniquement, pour des raisons qui n'ont, au fond, que peu à voir avec ses résultats mesurables.

Ce que cela signifie

Deux lectures s'affrontent sur la responsabilité de ce cycle de promesses excessives et de déceptions programmées. La première ferait porter l'essentiel du problème sur les candidats eux-mêmes, cyniques par calcul ou par nature, qui abuseraient consciemment de la crédulité d'un électorat mal informé. La seconde ferait porter l'essentiel du problème sur une architecture institutionnelle et médiatique qui rend la surenchère rationnelle et la déception statistiquement inévitable, quel que soit le degré de sincérité de la personne élue.

Les données rassemblées par ces deux études soutiennent nettement la seconde lecture plus que la première. Un système où l'exécution effective de 70% d'un programme ne produit aucun gain politique mesurable, où la couverture médiatique favorise structurellement l'échec sur la réussite, et où la fonction présidentielle elle-même impose une érosion de popularité automatique déconnectée des résultats, n'a pas besoin de candidats malhonnêtes pour produire, élection après élection, la même désillusion. Il suffit que chacun d'eux se comporte, à titre individuel, de manière rationnelle face aux règles du jeu telles qu'elles existent réellement.

Le vrai scandale n'est donc pas que les candidats promettent plus qu'ils ne peuvent tenir. C'est qu'un système où tenir parole ne rapporte rien continue, malgré cette évidence statistique publiée noir sur blanc, à se présenter aux électeurs comme un contrat rationnel entre un programme et un vote.

La France ne réélit pas ses présidents sur leurs bilans, elle les use sur leur fonction. Et tant que cette équation ne changera pas, la prochaine campagne promettra, elle aussi, un peu plus que ce que n'importe quel président ne pourra jamais tenir.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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