Alors que les sondages occidentaux enregistrent un basculement historique de l'opinion américaine en faveur des Palestiniens, les enquêtes arabes révèlent un tableau bien plus nuancé - celui d'un citoyen à bout de souffle qui continue de déclarer sa solidarité mais dont la foi dans les acteurs et les récits de la cause s'effrite en profondeur
Les chiffres semblent contradictoires à première vue. D'un côté, Gallup annonce en février 2026 qu'une majorité d'Américains sympathise désormais davantage avec les Palestiniens qu'avec les Israéliens - une première en plus de vingt-cinq ans de mesure. De l'autre, dans les rues du Machrek arabe, la cause palestinienne reste une profession de foi officielle, mais les sondages de terrain dessinent un citoyen épuisé, désabusé des factions palestiniennes elles-mêmes, et confronté à une Arabia saoudite qui négocie son accès au nucléaire civil contre une normalisation que Trump exige à voix haute. Entre adhésion rhétorique et rupture silencieuse, L'Appel démonte les ressorts d'une opinion arabe en mutation profonde.
Le 23 juillet 2026, la nouvelle a circulé sans que les chancelleries arabes daignent la commenter longuement. Le président Trump a annoncé que son accord de coopération nucléaire civile avec l'Arabie saoudite serait conditionné à la normalisation des relations de Riyad avec Israël dans le cadre des Accords d'Abraham. Ce qui est frappant, c'est que lors de l'annonce initiale du pacte nucléaire, ni le département américain de l'Énergie ni le gouvernement saoudien n'avaient mentionné cette condition. Trump l'a donc ajoutée après coup, par message sur son réseau social, comme on claque une porte qu'on avait laissée entrebâillée.
Ce moment résume à lui seul la schizophrénie dans laquelle se trouve une partie du monde arabe. L'Arabie saoudite déclame depuis des décennies la rhétorique de la solidarité palestinienne, mais elle était, avant le 7 octobre 2023, proche de normaliser ses liens avec Israël sans qu'aucune voie vers l'indépendance palestinienne ne soit même esquissée. La guerre de Gaza a momentanément freiné ce mouvement. En février 2025, le ministère saoudien des Affaires étrangères a publié une déclaration de soutien « ferme et inébranlable » à l'établissement d'un État palestinien, qualifiant cette position de « non négociable ». Mais cette déclaration solennelle n'a pas empêché la signature, en catimini, d'un accord nucléaire dont les termes restent flous et dont les experts en non-prolifération s'alarment. Des observateurs craignent que l'accord manque des garde-fous nécessaires pour empêcher l'enrichissement d'uranium à des niveaux militaires, et le texte ne prévoit pas explicitement que Riyad soit soumis au Protocole additionnel du Traité sur la non-prolifération, qui autorise les inspections surprises.
L'Occident retourne sa veste - et les chiffres sont vertigineux
Pendant que les régimes arabes jouent cette double partition, quelque chose de bien plus spectaculaire se produit de l'autre côté de l'Atlantique. Pour la première fois dans la mesure annuelle de Gallup depuis 2001, les sympathies des Américains ne penchent plus davantage du côté israélien que du côté palestinien. Au total, 41 % des Américains déclarent sympathiser davantage avec les Palestiniens et 36 % avec les Israéliens. Il y a trois ans à peine, le rapport était inverse - 54 % sympathisaient avec les Israéliens contre 31 % avec les Palestiniens.
Ce renversement est en grande partie le fait des démocrates, dont le basculement vers les Palestiniens s'est accéléré. Gallup note d'ailleurs que ce mouvement était déjà en cours avant l'attaque du Hamas le 7 octobre 2023, la guerre n'ayant fait qu'amplifier une tendance préexistante.
Pour la première fois, moins d'une moitié des Américains, soit 46 %, se montrent favorables à Israël - le chiffre le plus bas enregistré en vingt-cinq ans de suivi annuel par Gallup via son enquête sur les affaires mondiales. Les démocrates, eux, soutiennent désormais les Palestiniens contre les Israéliens dans un rapport de presque trois contre un (59 % contre 21 %). À l'inverse, les républicains restent massivement acquis à la cause israélienne, avec 75 % exprimant leur sympathie pour Israël.
Le dernier sondage de Pew Research Center, conduit en mai 2026 auprès de 12 574 adultes américains, confirme cette dynamique par un autre prisme. Depuis l'attaque du Hamas en octobre 2023 et la guerre qui a suivi, l'opinion publique américaine envers les Israéliens est devenue de plus en plus négative, tandis que les perceptions des Palestiniens n'ont guère évolué. Résultat - les Américains voient désormais les Palestiniens presque aussi favorablement que les Israéliens. 59 % des Américains ont une opinion défavorable du gouvernement israélien, contre 35 % d'opinion favorable - un jugement plus négatif qu'en 2024, où 51 % exprimaient une défaveur et 41 % une faveur.
Huit Américains sur dix déclarent être au moins « quelque peu préoccupés » par les risques de famine parmi les Palestiniens à Gaza, par les frappes militaires israéliennes tuant des civils palestiniens et par le sort des otages israéliens toujours retenus. La frontière entre empathie humanitaire et prise de position politique reste poreuse - mais les données signalent un déplacement réel du centre de gravité émotionnel américain.
Le monde arabe - l'unanimité de façade et les fissures du fond
Face à ce basculement occidental, la situation dans le monde arabe mérite d'être lue sans les lunettes du discours officiel. L'Arab Opinion Index 2025 - la plus grande enquête d'opinion du monde arabe, menée auprès de 40 130 personnes dans quinze pays - fournit des données que les chancelleries préfèrent ne pas évoquer trop fort. Une écrasante majorité de 87 % des sondés s'opposent à la reconnaissance d'Israël, et seuls 6 % l'accepteraient. Parmi ces derniers, la moitié en fait une condition à la création d'un État palestinien indépendant.
Ces chiffres semblent confirmer l'idée d'une solidarité arabe intacte. Mais en grattant la surface, les nuances deviennent dérangeantes. 80 % des sondés considèrent la cause palestinienne comme une lutte arabe commune, et 44 % voient Israël comme la principale menace pour le monde arabe. Pourtant, l'Arabie saoudite enregistre le taux le plus faible de sondés considérant la lutte palestinienne comme une cause arabe collective, avec 62 % - et 30 % ont refusé de répondre ou déclaré ne pas savoir.
C'est dans cet écart entre la profession de foi et le silence prudent que réside la vérité la plus instructive. Le journaliste Safaa Subhi, contacté par le journal L'Appel dans le cadre de cette enquête, estime que le discours de sympathie populaire arabe avec la cause palestinienne n'a pas fondamentalement changé, et que les crises intérieures des pays arabes n'ennt pas détourné l'attention. Il attribue la persistance de ce sentiment moins à une conscience politique articulée qu'à des ressorts identitaires anciens, dont la critique des dirigeants israéliens. Il pointe néanmoins un effet pervers des réseaux sociaux, qui charrient des quantités croissantes de contenus inexacts, haineux ou manipulés - une pollution informationnelle qui déforme la compréhension de la cause autant qu'elle prétend la défendre.
Mais cette lecture est directement contestée. Abedalelah Almaala, analyste jordanien, argumente au contraire que la sympathie populaire arabe avec les Palestiniens s'est érodée de manière substantielle, y compris chez les Palestiniens de la diaspora. Il cite plusieurs facteurs structurels - la corruption endémique de l'Autorité palestinienne et du Hamas, la désillusion face à l'alliance Iran-Hamas-Hezbollah qui a épuisé les ressources et la crédibilité des pays de la région, et la montée d'une conscience plus pragmatique chez les jeunes Arabes éduqués qui consomment des sources d'information diversifiées. Il ajoute que l'effondrement économique dans les pays du Machrek - Jordanie, Liban, Syrie, Irak, Égypte, Yémen - produit des générations entières dont l'horizon mental n'est plus la Palestine mais l'émigration.
Le paradoxe palestinien - des données qui dérangent
Les données sur l'opinion publique palestinienne elle-même compliquent encore ce tableau. L'Arab Barometer, dans sa neuvième vague conduite en octobre 2025, montre que la guerre de Gaza a reconfiguré la société palestinienne en profondeur - les priorités ont basculé vers les besoins de base, la confiance envers les institutions a chuté, les libertés civiles se sont réduites. La population valorise encore la démocratie mais penche de plus en plus vers un leader fort capable de garantir la stabilité. Politiquement, le soutien au Fatah s'est effondré, le Hamas a maintenu sa base, mais le groupe le plus large est désormais celui des personnes politiquement aliénées.
L'analyse détaillée du PCPSR révèle des évolutions significatives - la confiance envers le Hamas est passée de 17 % en 2023-2024 à 24 % en 2025-2026, tandis que la confiance dans l'Autorité palestinienne et le Fatah s'est effondrée de 30 % à 18 %. Par ailleurs, l'intérêt général de la population pour la politique est passé de 29 % à 39 %.
Concernant les solutions au conflit, les préférences palestiniennes montrent des développements notables - le soutien à une solution à deux États a augmenté et reste l'option la plus plébiscitée, particulièrement dans la bande de Gaza. Mais cette préférence de la population entre en contradiction directe avec ce que veulent les élites politiques de chaque côté. Les opinions des personnes directement concernées par une solution à deux États sont très différentes de celles des Américains - seuls environ trois Israéliens et Palestiniens sur dix vivant respectivement en Israël et en Cisjordanie y sont favorables.
Les attitudes envers la normalisation arabe avec Israël restent massivement négatives parmi les Palestiniens. Cependant, les opinions ne sont pas totalement figées. Un signal faible, mais réel, d'une évolution possible qui se fraie un chemin sous le béton du discours.
La sociologie de l'épuisement - quand la cause devient un exutoire Il faut nommer la réalité avec précision. Dans plusieurs pays du Machrek arabe, la cause palestinienne remplit une fonction que les sciences politiques connaissent bien - celle de l'externalisation du mécontentement. Le citoyen jordanien qui n'a pas accès à l'eau potable vingt-quatre heures sur vingt-quatre, le Libanais dont les économies ont fondu dans l'effondrement bancaire, l'Égyptien dont le pouvoir d'achat a été divisé par deux par une série de dévaluations - tous trouvent dans la cause palestinienne un objet légitime de colère qui n'expose pas à la répression.
Si 48 % des sondés arabes décrivent positivement la situation économique de leur pays, 49 % la jugent négativement. Cette proportion devient majoritairement négative dans les pays du Machrek. Cette fracture économique nourrit une détresse diffuse qui cherche ses objets. La Palestine en est un - historiquement légitime, émotionnellement puissant, politiquement inoffensif pour les régimes autoritaires qui le tolèrent, voire l'encouragent.
Les citoyens ordinaires du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord soutiennent de longue date la cause palestinienne, et dans les neuf mois suivant la campagne militaire israélienne à Gaza, cet engagement s'est approfondi. Mais s'approfondir dans les déclarations ne signifie pas nécessairement se traduire en action durable. L'opposition publique a freiné les efforts de normalisation, contraignant les gouvernements régionaux dans leurs options diplomatiques en l'absence de progrès sur la question de l'État palestinien. C'est là l'un des paradoxes les plus saisissants du moment - c'est l'opinion publique arabe, non les gouvernements, qui bloque réellement la normalisation, au moins en apparence.
Des protestations ont lieu chaque jour dans la région, et même si elles ne provoquent pas de renversements politiques brutaux de la part des gouvernements autoritaires, elles contraignent les marges de manoeuvre de ces derniers.
La génération des réseaux sociaux - arme à double tranchant
Les deux sources interrogées par L'APPEL s'accordent sur un point - les réseaux sociaux jouent un rôle structurant, mais divergent sur la nature de ce rôle. Pour Safaa Subhi, les plateformes numériques ont introduit des contenus inexacts en quantité croissante, alimentant la haine et obscurcissant la lecture du conflit. Pour Abedalelah Almaala, elles ont au contraire ouvert un espace de mise en question des récits officiels et permis à des Arabes d'accéder à des points de vue qu'ils n'auraient jamais rencontrés - y compris des perspectives israéliennes que des décennies de propagande avaient rendues inaudibles.
La réalité est probablement les deux à la fois. Les algorithmes des plateformes ne produisent pas de citoyens mieux informés - ils produisent des citoyens plus émotionnellement chargés, ce qui n'est pas la même chose. TikTok a fait de la souffrance de Gaza une image mondiale accessible en trente secondes, générant une empathie réelle mais souvent dépourvue de contexte historique et politique. Ce raccourci émotionnel explique en partie le basculement américain documenté par Gallup et Pew - une empathie pour les victimes qui ne se transforme pas nécessairement en compréhension du conflit dans sa profondeur.
« Pour la première fois en vingt-cinq ans de mesure, les sympathies des Américains ne penchent plus davantage vers Israël que vers les Palestiniens »
Gallup, février 2026
Riyad, Gaza et le prix du nucléaire - la realpolitik mise à nu
La séquence saoudienne mérite qu'on s'y arrête longuement, car elle révèle de manière presque clinique la mécanique de la double parole arabe. Le président Trump a déclaré que l'accord nucléaire entre les États-Unis et l'Arabie saoudite exige que le royaume normalise ses relations avec Israël - une condition significative qui n'avait pas été mentionnée lors de l'annonce initiale de l'accord.
La normalisation saoudo-israélienne est un objectif majeur pour Trump, mais une question épineuse pour le royaume, qui considère le traitement des Palestiniens par Israël comme un problème majeur et un obstacle à de meilleures relations. Cette formulation diplomatique traduit, en langage plus direct, le suivant - Riyad veut les technologies avancées, les garanties de sécurité américaines et l'armement ; Washington veut la normalisation ; Tel Aviv veut la reconnaissance ; et les Palestiniens, dans cette équation, sont la variable dont personne n'ose ouvertement convenir qu'elle peut être mise de côté.
Des organisations de non-prolifération nucléaire ont averti qu'un tel accord pourrait favoriser le développement d'armes nucléaires dans la région, à un moment où l'un des objectifs déclarés de Trump est précisément d'empêcher Téhéran d'en développer. L'ironie est cruelle - l'argument iranien sert de levier pour accélérer une course aux armements potentiellement plus large.
la cause sans boussole
Le débat entre « la sympathie arabe pour la cause palestinienne est intacte » et « elle s'érode en profondeur » est un faux choix. Les deux sont vrais simultanément, mais à des niveaux différents. La sympathie déclarative - celle qu'on exprime face à un enquêteur - reste massive, comme l'attestent les 87 % de l'Arab Opinion Index. La sympathie effective - celle qui se traduit en pression politique réelle sur les régimes, en cohérence entre le discours et le comportement diplomatique - est en crise structurelle depuis des décennies.
Ce qui est nouveau depuis octobre 2023, c'est la mise à nu de cette contradiction. Les sondages arabes montrent une population qui refuse la normalisation mais dont les gouvernements négocient discrètement les termes de la paix avec Israël. Une population qui déclare 80 % de solidarité collective mais dont les jeunes générations, dans les pays du Machrek économiquement sinistrés, regardent vers les aéroports plutôt que vers Jérusalem.
L'opinion publique du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord contraint les gouvernements sur la question israélienne. Les manifestations quotidiennes dans la région ne provoquent pas de grands renversements politiques, mais elles limitent ce que les gouvernements autoritaires peuvent faire. Ce frein est réel. Mais il est de nature négative - il empêche sans construire.
Le basculement américain documenté par Gallup et Pew est, lui, d'une nature différente. Les sympathies américaines au Moyen-Orient ont connu un glissement dramatique vers les Palestiniens, après des décennies de soutien écrasant aux Israéliens - et ce glissement s'est accéléré pendant la guerre de Gaza. Il s'agit d'un mouvement d'opinion dans une démocratie où il peut se traduire en pression électorale réelle, comme l'ont montré les primaires démocrates de 2026 où, selon Gallup, le soutien américain à Israël est devenu une ligne de fracture partisane. Cette transformation américaine est structurellement plus menaçante pour le statu quo israélien que toutes les déclarations des capitales arabes réunies.
En définitive, le citoyen arabe épuisé est pris dans une triple contradiction - il déclare une solidarité qu'il ne peut plus matérialiser parce que ses gouvernements lui ont confisqué l'espace politique, il regarde ses dirigeants négocier en coulisse ce qu'ils condamnent en public, et il se retrouve otage d'une cause instrumentalisée depuis cinquante ans par des élites qui s'en sont servies pour étouffer toute revendication domestique.
La cause palestinienne n'a pas disparu de la conscience arabe. Elle s'y est transformée - elle est passée d'un projet politique à un héritage émotionnel. Et un héritage, sans institution, sans stratégie, sans acteurs crédibles pour le porter, finit par devenir un monument aux morts plutôt qu'un programme d'avenir.
LES DONNEES CLES A RETENIR
Gallup (février 2026) - pour la première fois en 25 ans, les Américains sympathisent autant avec les Palestiniens (41 %) qu'avec les Israéliens (36 %) Pew Research (mai 2026, 12 574 adultes) - 59 % des Américains ont une vision défavorable du gouvernement israélien, contre 35 % d'opinion favorable Arab Opinion Index 2025 (40 130 personnes, 15 pays) - 87 % des Arabes s'opposent à la reconnaissance d'Israël, mais 30 % des Saoudiens refusent de répondre à cette question Arab Barometer 9 (Palestine, octobre 2025) - soutien au Fatah effondré de 30 % à 18 %, soutien au Hamas en hausse de 17 % à 24 %, groupe le plus large - les politiquement aliénés Accord nucléaire USA-Arabie saoudite signé le 22 juillet 2026, conditionné le lendemain par Trump à la normalisation avec Israël via les Accords d'Abraham






