Démonstration d'un mécanisme d'intérêt d'État, chiffres à l'appui, au-delà du simple constat migratoire.
Trois faits, mis bout à bout, dessinent un mécanisme et non un accident. Un marché du travail qui n'absorbe pas la moitié de sa jeunesse. Une économie qui dépend à 10 % du PIB de l'argent que cette même jeunesse envoie depuis l'étranger. Un bilan des morts qui reste artificiellement bas pendant que d'autres comptent dix fois plus de corps. Ces trois faits ne se succèdent pas par hasard, ils s'articulent.
Premier maillon : un marché du travail qui produit structurellement des candidats au départ Le chômage strict chez les 15-24 ans a atteint 29,2 % au premier trimestre 2026, selon le Haut-Commissariat au Plan marocain. Le taux composite de sous-utilisation de la main-d'oeuvre, qui intègre le sous-emploi et la main-d'oeuvre potentielle inemployée, grimpe à 45,3 % pour cette tranche d'âge. Un chiffre de cet ordre ne décrit pas une conjoncture passagère : il décrit une défaillance structurelle du modèle économique à absorber sa propre jeunesse, année après année, quelle que soit la conjoncture internationale.
Cette défaillance n'est pas neutre pour l'État qui la tolère. Un jeune sans emploi représente un coût social et un risque politique tant qu'il reste sur le territoire national. Le même jeune, une fois parti, cesse de peser sur les statistiques du chômage intérieur et commence, à l'inverse, à alimenter un flux financier entrant. Le calcul, du point de vue strictement budgétaire d'un État, n'est pas neutre entre les deux situations.
« Un jeune sans emploi coûte à l'État tant qu'il reste sur le territoire. Le même jeune, une fois parti, commence à lui rapporter. »
Deuxième maillon : un flux financier qui finance l'État sans jamais être qualifié d'impôt Les transferts des Marocains résidant à l'étranger ont atteint 123,7 milliards de dirhams en 2025, environ 10 % du produit intérieur brut. Ils ne sont pas taxés à l'entrée, une exonération volontaire et universelle destinée à ne pas décourager leur envoi. C'est ce point précis qui alimente une conclusion trop rapide, l'idée que l'État n'en tirerait aucun bénéfice fiscal direct. Cette conclusion est incomplète, et c'est précisément là que se loge le mécanisme.
Une fois transférée, cette somme n'est pas thésaurisée, elle est dépensée. Elle finance la consommation quotidienne des familles, générant à chaque achat la taxe sur la valeur ajoutée. Une part, environ 10 % des transferts selon les études sectorielles, s'investit dans l'immobilier, générant des droits d'enregistrement et une fiscalité foncière locale.
L'ensemble alimente enfin les réserves de change du pays, dont dépend directement la capacité de l'État marocain à financer son déficit commercial, les exportations ne couvrant qu'environ 60 % de la facture des importations, sans recourir à un endettement extérieur plus coûteux.
L'absence de taxation directe sur le transfert ne signifie donc pas l'absence de bénéfice fiscal pour l'État, elle signifie que ce bénéfice est indirect, diffus, et pour cette raison même plus difficile à contester politiquement. Un État qui taxerait directement l'argent envoyé par sa diaspora s'exposerait à une contestation immédiate et visible. Un État qui perçoit le même bénéfice via la TVA sur la consommation quotidienne des familles capte une rente fiscale équivalente, sans jamais porter le nom d'un impôt sur la migration.
« Ne pas taxer directement l'argent de la diaspora n'est pas un geste de générosité désintéressée. C'est la forme la plus rentable de taxation, celle qui ne porte jamais le nom d'un impôt. »
Troisième maillon : un bilan des morts qui protège le mécanisme plutôt que les victimes Le ministère marocain de l'Intérieur reconnaît onze morts. Les autorités espagnoles en comptent entre 72 et 88 selon les sources. Deux associations marocaines de défense des droits humains, l'AMDH et l'Observatoire du nord des droits humains, avancent des estimations proches de cent morts et disparus confondus, jusqu'à cent trente selon la première. Un écart d'un à dix n'est pas une marge d'erreur statistique, c'est un choix de communication.
Ce choix sert directement le mécanisme décrit plus haut. Reconnaître un bilan élevé obligerait Rabat à admettre une défaillance dans le contrôle de sa frontière, ce qui appellerait des mesures correctives : un renforcement des contrôles, une réduction du flux. Un bilan bas permet au contraire de traiter l'événement comme un incident isolé, sans remettre en cause le fonctionnement d'ensemble d'un système migratoire dont l'économie nationale retire, mécanisme après mécanisme, un bénéfice net.
« Reconnaître un bilan élevé obligerait à admettre une défaillance. Un bilan bas permet de traiter l'événement comme un incident isolé. »
Ce que l'articulation des trois maillons démontre
Aucun document officiel ne prouve une intention explicite de laisser partir la jeunesse pour percevoir, en retour, une rente indirecte sur ses transferts. Cette absence de preuve documentaire directe ne neutralise pas pour autant la démonstration structurelle.
Un État n'a pas besoin de formuler une politique explicite d'exportation de sa main-d'oeuvre pour que cette politique produise ses effets de façon systémique : il suffit qu'aucun des trois maillons - le chômage toléré, les transferts non taxés mais fiscalement rentables, et le bilan minimisé - ne soit corrigé.
C'est cette absence de correction, répétée sur plusieurs années et confirmée à nouveau cette semaine par un bilan des morts revu systématiquement à la baisse, qui transforme une somme de défaillances isolées en un mécanisme cohérent.
Un gouvernement qui voudrait réellement enrayer ce système disposerait de trois leviers correspondants : créer de l'emploi pour les jeunes, ce qu'il ne fait pas à la hauteur du besoin ; renforcer effectivement le contrôle frontalier, ce qu'il n'a pas fait pendant les heures critiques de la traversée ; et publier un bilan humain vérifiable, ce qu'il refuse de faire depuis le premier jour.
Un jeune Marocain sans emploi coûte à l'État tant qu'il reste. Le même jeune, noyé au large de Fnideq, ne coûte plus rien, et n'est même plus compté.






