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La propagande russe qui recrute les jeunes et dessine les contours du terrorisme, l’Europe est incapable de l’arrêter

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Fedorova, Azarnykh, le Rassemblement national, trois dossiers qui ne sont qu'un seul mécanisme

Une chroniqueuse expulsée de France, une ancienne institutrice sanctionnée par Londres pour recrutement de combattants, un parti politique qui a mis dix ans à rembourser un prêt russe. Trois dossiers instruits séparément par trois autorités différentes. Un seul mécanisme les traverse tous, cibler les mêmes vulnérabilités, sous des formes différentes, pour un objectif identique.

Le mécanisme visible, un agent d'influence jugé comme tel

Le tribunal administratif de Paris a rejeté, le 3 août, le recours de Xenia Fedorova contre son expulsion. L'ancienne dirigeante de RT France, chaîne interdite de diffusion dans l'Union européenne depuis mars 2022, poursuit depuis sa carrière sur des médias détenus par Vincent Bolloré. Le ministre de l'Intérieur a justifié la mesure en relevant qu'elle reprend, selon ses propres termes, le verbatim du Kremlin au mot près. Le ministre des Affaires étrangères est allé plus loin, la qualifiant explicitement d'agente d'influence venue perturber le débat démocratique français.

Ce cas n'est significatif que parce qu'il est visible, une personne identifiée, une décision de justice, un débat public. Il ne représente qu'une fraction du dispositif, la partie qui accepte d'apparaître à visage découvert dans un studio de télévision.

Le mécanisme caché, une infrastructure numérique documentée depuis 2022 Le service français de vigilance contre les ingérences numériques, Viginum, a identifié dès 2023 une campagne baptisée RRN, construite autour de 355 noms de domaine usurpant l'identité de médias et de sites gouvernementaux, dont au moins quatre imitant des titres français. Cette campagne demeure active à ce jour, et son mode opératoire continue d'évoluer pour contourner les contre-mesures. Le réseau diplomatique russe lui-même, ambassades et centres culturels compris, a participé à la republication de ces contenus depuis leurs propres comptes institutionnels, un fait que Viginum qualifie explicitement de stratégie hybride.

Cette infrastructure ne vise pas un public unique. Elle produit des contenus adaptés à chaque audience, hostilité aux réfugiés ukrainiens pour un public europhobe, dénonciation d'une prétendue russophobie occidentale pour un public identitaire, et, pour les publics religieux conservateurs, un axe distinct, documenté séparément, qui mérite d'être isolé pour être compris.

Le mécanisme religieux, l'Occident décadent contre le rempart des valeurs traditionnelles Le département d'État américain a recensé, parmi les cinq narratifs constants de la désinformation russe, celui d'un Occident en décomposition civilisationnelle, prétendument miné par l'acceptation des droits LGBTQI et l'égalité des genres, face à une Russie qui se présenterait comme le dernier bastion des valeurs traditionnelles et de la spiritualité. Ce narratif n'est pas un sous-produit accidentel de la propagande de guerre, il constitue un axe de communication autonome, utilisé de longue date pour convaincre des publics conservateurs, y compris religieux, que la Russie incarne une alternative morale supérieure à celle défendue par les démocraties occidentales.

C'est ce mécanisme précis qui explique un phénomène observé dans certains cercles de la diaspora arabe en Europe. La rédaction a ainsi recueilli le récit de la scène suivante, se déroulant dans un cours de français pour étrangers. Un étudiant ukrainien vient de se présenter au groupe. Un autre étudiant, libanais et se disant proche du Hezbollah et de l'Iran, l'interpelle alors avec un enthousiasme manifeste, lui demandant, en français hésitant, s'il est plutôt du côté de la Russie ou de l'Ukraine, visiblement convaincu que la réponse ira dans le sens de Moscou. Un troisième élève, arabe lui aussi, coupe court en lui demandant s'il imagine sérieusement que l'Ukrainien va se déclarer favorable à l'occupation et à la destruction de son propre pays. Un silence gêné suit, avant que l'étudiant ukrainien ne réponde, dans le même français approximatif, que son camarade libanais ne sait tout simplement pas de quoi il parle.

Cette anecdote, rapportée par une seule source et non vérifiée de façon indépendante, ne constitue pas une preuve statistique. Elle illustre en revanche, de façon concrète, un comportement individuel observé lors d'échanges informels, celui d'un jeune homme arabe présentant spontanément la Russie comme le camp qu'un Européen agressé devrait logiquement soutenir. Un tel réflexe, isolé, ne démontre pas à lui seul une ingérence organisée, mais il illustre la manière dont un narratif conçu à l'origine pour un public russophone peut se diffuser, par capillarité, jusque dans des cercles qui n'en connaissent pas la source.

"Un narratif conçu pour un public russe finit par circuler dans un cercle d'étudiants arabes à Paris, sans qu'aucun d'eux ne sache jamais qu'il répète, mot pour mot, une ligne écrite à Moscou."

Lecture du mécanisme de diffusion par capillarité

Le mécanisme du recrutement, la même vulnérabilité économique exploitée deux fois Une enquête de la BBC a établi comment Polina Azarnykh, une ancienne institutrice russe sanctionnée par le Royaume-Uni en mai 2026, a recruté, via une chaîne Telegram suivie par 21 000 abonnés, près de 500 hommes originaires de Syrie, d'Égypte, du Yémen, du Maroc et d'Irak, en leur promettant salaires, primes et citoyenneté russe. Des organisations de défense des droits humains évaluent à 27 000 le nombre d'étrangers recrutés par ce type de réseau depuis 130 pays. Plusieurs recrues affirment avoir vu leur passeport confisqué ou détruit, et leur contrat prolongé de force pour la durée de la guerre, en vertu d'un décret russe de 2022.

Ce dossier et le précédent ne relèvent pas de logiques distinctes, ils ciblent la même population selon deux modalités différentes. Le discours religieux et civilisationnel s'adresse à de jeunes hommes arabes vivant en Europe, pour orienter leurs sympathies politiques sans qu'aucun déplacement ne soit nécessaire. Le réseau de recrutement s'adresse à de jeunes hommes arabes en situation de précarité économique, pour les faire venir physiquement combattre. Une même vulnérabilité, la précarité sociale et identitaire d'une jeunesse masculine arabe en diaspora ou dans son pays d'origine, est exploitée par deux dispositifs complémentaires plutôt que concurrents.

Le mécanisme politique, un parti qui a fini par rembourser, jamais par rompre Le Rassemblement national a contracté, en 2014, un prêt de plusieurs millions d'euros auprès d'une banque tchéco-russe adossée à des réseaux proches du Kremlin, remboursé par anticipation en septembre 2023. Marine Le Pen avait rencontré Vladimir Poutine au Kremlin en 2017, un mois avant une élection présidentielle, après avoir déclaré dès 2011 son admiration pour le président russe. Une commission d'enquête parlementaire a qualifié le parti de courroie de transmission du discours du Kremlin, tandis qu'une enquête du Washington Post a documenté une stratégie russe visant, via des fermes à trolls, à mobiliser des partis d'extrême droite européens pour affaiblir le soutien à l'Ukraine.

Le remboursement du prêt n'a mis fin ni aux visites, ni à la proximité idéologique. Un parti qui répète que la Russie n'est pas seule responsable du conflit ukrainien, tout en ayant emprunté à ses réseaux financiers pendant une décennie, ne se distingue de Xenia Fedorova que par son statut électoral, pas par la nature du service rendu à la même cause.

Ce que l'articulation de ces quatre dossiers démontre

Deux lectures s'affrontent sur la nature de cette convergence. La première y verrait une addition d'initiatives séparées, une chroniqueuse isolée, une recruteuse isolée, un parti isolé, chacun poursuivant un intérêt propre sans coordination centrale. La seconde y verrait une stratégie unique, déclinée en quatre canaux complémentaires, médiatique, numérique, religieux et politique, tous alimentés par le même appareil d'État.

La réalité documentée soutient davantage la seconde lecture que la première. Les quatre dossiers partagent trois traits qu'une simple coïncidence n'explique pas, un financement ou un bénéfice systématiquement traçable jusqu'à des structures russes ou pro-russes, une cible démographique récurrente parmi les publics les plus vulnérables socialement ou identitairement, et une temporalité continue depuis 2022 qui exclut l'hypothèse d'actions ponctuelles isolées. Un service d'État chargé de la vigilance contre les ingérences numériques ne qualifierait pas une campagne de stratégie hybride si celle-ci n'articulait pas, précisément, plusieurs canaux vers un objectif commun.

La naïveté européenne ne consiste donc pas à ignorer l'existence de ces dossiers, chacun a fait l'objet d'une enquête publique, d'un jugement ou d'une sanction. Elle consiste à les traiter séparément, un cas judiciaire ici, un fait divers là, une polémique électorale ailleurs, sans jamais les additionner dans une même colonne. Le Kremlin, lui, ne les sépare pas.

Une institutrice recrute pour le front. Une chroniqueuse recrute pour l'opinion. Un narratif religieux recrute pour la sympathie. Un parti recrute pour le vote. Quatre métiers différents, un seul employeur.

Par Khalid Al Shibani • L'Appel · L'Appel
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