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Ceux qui avancent dans le brasier en respirent les poisons pour le reste de leur vie

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Quatre morts en juillet 2026, au moins 129 intoxications sur les fronts de Gironde, des Landes et du Var - derrière le bilan immédiat se profile une épidémie silencieuse de cancers que l'État français reconnaît depuis quelques mois à peine, et encore très partiellement.

Pendant que la France comptait ses hectares calcinés et ses évacués, ses pompiers respiraient, heure après heure, un air chargé de benzène, de particules fines et d'hydrocarbures. Le tribut humain de l'été 2026 ne se mesurera pas seulement dans les bilans du mois de juillet - il se comptera aussi en tumeurs diagnostiquées dans dix, vingt ou trente ans. Une dette biologique que la République règle encore au compte-gouttes.

Un chiffre suffit à poser la question dans toute sa brutalité. Quatre pour cent des sapeurs-pompiers seraient victimes de cancers liés aux polluants auxquels ils sont exposés lors de leurs interventions. Derrière cette proportion, il y a des noms, des familles, des années de lutte pour obtenir une reconnaissance administrative que le droit français tarde à accorder. Et derrière les colonnes de fumée noire qui ont obscurci le ciel de la Gironde et du Var tout au long du mois de juillet 2026, il y a des poumons, des cellules, une biologie lentement abîmée.

L'été 2026 a fourni une occasion tragique de mesurer l'ampleur du problème. Quatre pompiers ont dû être hospitalisés en caisson hyperbare pour intoxication au monoxyde de carbone sur le seul front girondin, pendant que plus de 2 500 sapeurs-pompiers avançaient vers le brasier en respirant heure après heure un air chargé de particules fines, de benzène et d'hydrocarbures cancérogènes.

Le mois de juillet 2026, le plus meurtrier depuis des années

Le bilan immédiat est déjà lourd. Quatre pompiers ont perdu la vie en juillet lors d'interventions sur des incendies - le double du chiffre enregistré en 2025 à la même période. Mais la direction générale de la sécurité civile ne dispose pas encore de données consolidées au niveau national sur l'ensemble des blessés. Ce que l'on sait, en revanche, c'est que 720 pompiers ont été mobilisés dans le seul Var pour contenir l'incendie du Gros Bessillon, qui avait déjà ravagé 4 500 hectares dans le centre du département avant de repartir de plus belle vendredi 1er août.

L'incendie du Gros Bessillon a parcouru 1 250 hectares supplémentaires depuis la reprise du feu le 31 juillet, une reprise attisée par le vent qui a contraint à l'évacuation 2 500 personnes dans les villages de Correns et Montfort-sur-Argens. Le directeur départemental du service d'incendie et de secours du Var a résumé la situation sans détour lors d'un point de presse : cinq, six, sept jours de vent conjugués à une canicule et une hygrométrie extrêmes, une météo qu'il n'avait jamais connue en huit ans dans ce département.

Des rafales de mistral mêlées à des vents orageux ont ravivé des braises encore incandescentes, produisant, selon le préfet du Var Simon Babre, « un phénomène de feu qui va plus vite qu'un cheval au galop » et « défie l'expérience des habitants ». Face à ce déchaînement, six hélicoptères bombardiers d'eau, six Canadair et deux Dash ont été déployés, sans parvenir à enrayer une progression qui atteignait 600 hectares en moins de trois heures en début d'après-midi.

En raison des conditions météorologiques extrêmes et du risque élevé d'incendie, le préfet du Var a pris un arrêté interdisant, jusqu'au lundi 3 août à minuit, le stockage et la vente au détail de carburant ainsi que son transport dans des récipients non adaptés. Quinze mille masques FFP2 ont par ailleurs été mis à disposition des habitants des communes concernées - une mesure qui dit, en creux, l'étendue de la pollution atmosphérique générée.

La pollution de l'air, une arme à retardement

La fumée ne tue pas seulement dans les flammes. C'est là le cœur du problème que cet été 2026 remet brutalement en lumière. Les données du service Copernicus de l'Union européenne permettent d'en prendre la mesure concrète : le vendredi 24 juillet, le pic de pollution aux particules PM10 atteignait plus de 400 microgrammes par mètre cube sur la zone du feu au Porge, en Gironde, soit cinq fois le seuil d'alerte fixé à 80 µg/m³. Le lendemain, à Brive-la-Gaillarde, en Corrèze, à plus de 200 kilomètres du foyer, le seuil était encore dépassé, avec environ 110 µg/m³.

Les pompiers, eux, se trouvaient au cœur de ces panaches, sans protection respiratoire adaptée. La fumée d'incendie est composée d'une combinaison d'hydrocarbures aromatiques polycycliques, de composés organiques volatils - dont l'acroléine, le benzène, le formaldéhyde -, de monoxyde de carbone, de dioxyde d'azote et de particules PM2,5. L'inhalation de particules fines issues des incendies provoque des lésions pulmonaires par stress oxydatif, inflammation systémique et atteinte de l'épithélium des voies respiratoires, et aggrave les pathologies respiratoires préexistantes comme l'asthme et la bronchopneumopathie chronique obstructive, entraînant une augmentation des hospitalisations d'urgence.

Pour les pompiers qui s'exposent de manière répétée et prolongée, la question n'est plus celle de l'irritation passagère mais du risque cancérogène à long terme. Une étude évaluant les risques sanitaires d'une exposition chronique à la fumée pour les pompiers forestiers a examiné 15 substances présentes dans la fumée, concluant que le benzène et le formaldéhyde posaient un risque de cancer supérieur à 1 cas par million, tandis que les risques de cancer estimés pouvaient atteindre de 1,4 à 220 cas supplémentaires par million selon le groupe d'exposition.

La fumée des incendies de forêt, qui contient des éléments cancérigènes, constitue une menace croissante et significative pour la santé respiratoire des pompiers. Le lien entre l'exposition professionnelle et le cancer du poumon est désormais établi par plusieurs études, même si des zones d'incertitude demeurent sur les mécanismes précis. Les hydrocarbures aromatiques polycycliques et le benzène, en particulier, sont des cancérogènes bien documentés, inhalés lors des opérations de lutte contre le feu, et contribuent aux dommages à l'ADN, au stress oxydatif et à la cancérogenèse qui s'ensuit.

Une certitude scientifique, une reconnaissance juridique encore lacunaire

La science, elle, a tranché depuis 2022. Le Centre international de recherche sur le cancer, agence de l'Organisation mondiale de la santé spécialisée sur le sujet, classait dès 2022 l'exposition professionnelle des pompiers comme cancérogène pour l'homme - au même niveau de certitude scientifique que l'amiante. Ce classement dit « groupe 1 » est le plus élevé qui soit : il ne signifie pas un risque probable, mais un lien causal établi. Le risque de mésothéliome pulmonaire est ainsi 58 % plus élevé chez les pompiers que dans le reste de la population.

Pourtant, pendant des années, le droit français n'a reconnu qu'un seul cancer comme maladie professionnelle pour les soldats du feu - le carcinome du nasopharynx, puis le carcinome hépatocellulaire. Un retard patent au regard de ce que font d'autres démocraties. À ce jour, un seul cancer était reconnu comme maladie professionnelle pour les sapeurs-pompiers en France, contre 12 en Australie, 19 au Canada et 30 aux États-Unis d'Amérique.

Un premier pas a été accompli à la fin de l'année 2025. Le décret du 26 décembre 2025 concerne les sapeurs-pompiers professionnels et volontaires ainsi que les militaires des unités investies à titre permanent de missions de sécurité civile, et intègre ces activités dans deux tableaux de maladie professionnelle : le tableau 16 bis, relatif aux affections cancéreuses provoquées par les goudrons de houille et les suies de combustion, et le tableau 30, relatif aux affections consécutives à l'inhalation de poussières d'amiante. Deux cancers sont désormais reconnus comme liés à l'activité des sapeurs-pompiers : les mésothéliomes et les cancers de la vessie. Ces tumeurs peuvent se déclarer plusieurs décennies après les interventions sur le terrain.

Mais seuls quatre cancers sont officiellement reconnus en France comme maladies professionnelles chez les sapeurs-pompiers, alors que de nombreuses études nationales et internationales établissent des liens probables avec d'autres pathologies - cancer de la prostate, des testicules, lymphomes -, déjà reconnues dans plusieurs pays étrangers. Le vice-président de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers, Norbert Berginiat, a salué l'avancée tout en replaçant la priorité là où elle se situe : « C'est bien que ce soit reconnu, mais c'est mieux que ça soit évité » - cette reconnaissance officielle devant selon lui alerter sur la nécessité de renforcer la protection.

Soixante euros pour respirer - l'équipement qui manque

Le paradoxe est difficile à soutenir. Le Centre international de recherche sur le cancer classe l'exposition professionnelle des pompiers comme cancérogène pour l'être humain - et pourtant, l'administration reconnaît officiellement que ce métier peut provoquer des cancers, tout en continuant d'équiper certains pompiers avec une cagoule qui ne vaut même pas un FFP1.

Un compte rendu syndical d'une réunion organisée en janvier 2024 avec la Direction générale de la sécurité civile évoquait déjà des cagoules capables de filtrer 70 % des particules fines et des suies, mais signalait un « frein majeur » : le coût de l'équipement et les réticences de certains services départementaux d'incendie et de secours. Certains responsables invoquent également l'inconfort du nouveau modèle et la nécessité d'adapter les tactiques d'intervention.

Le coût en question est éloquent par sa modestie - une soixantaine d'euros par cagoule filtrante. En 2026, les pompiers envoyés au milieu des fumées cancérogènes réclament simplement une protection respiratoire digne de ce nom et doivent encore combattre les feux de forêt avec des cagoules jugées moins efficaces qu'un FFP1. La comparaison avec le budget mobilisé pendant la crise sanitaire de 2020-2021 pour équiper l'ensemble de la population en masques chirurgicaux s'impose d'elle-même, et elle est accablante.

Les groupes vulnérables - enfants, personnes âgées, malades chroniques - sont certes davantage exposés aux risques sanitaires de la fumée, mais les pompiers combattant dans des conditions extrêmes avec un équipement de protection minimal constituent une préoccupation de premier plan selon les épidémiologistes.

Un système de reconnaissance à rebâtir

La question de la protection est inséparable de celle de la reconnaissance et du suivi médical. Il n'existe pas en France de données officielles précises sur le nombre de pompiers professionnels atteints de cancer. En 2003, un rapport commandé par le ministre de l'Intérieur d'alors recommandait déjà qu'un travail épidémiologique soit conduit sur les pompiers pour une meilleure prise en compte des cancers. Vingt ans ont passé avant que les pouvoirs publics ne commencent à bouger réellement.

L'adoption au Sénat, le 19 mars 2025, d'une proposition de loi visant à garantir le suivi de l'exposition des sapeurs-pompiers professionnels et volontaires aux agents cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques constitue une avancée réelle, mais n'est que le premier pas vers une reconnaissance plus globale des risques encourus.

Le contraste avec d'autres États développés reste frappant. Dans le cadre de leur travail, les pompiers sont exposés au feu, à la fumée et à des produits chimiques toxiques qui augmentent considérablement leur risque de développer un cancer - le cancer reste d'ailleurs la principale cause de décès liés au travail chez les pompiers au Canada.  Ottawa, la province de Québec ont structuré une réponse législative globale là où Paris hésite encore. En 2023, le Canada a adopté une législation permettant l'élaboration d'un cadre national sur la prévention et le traitement des cancers liés à la lutte contre les incendies.

Un été qui redéfinit l'ampleur du défi

Ce que l'été 2026 change, c'est l'échelle. En quelques heures seulement lors de la reprise du feu dans le Var, le 31 juillet, 1 250 hectares supplémentaires ont été parcourus - un feu d'une rare intensité dans un département qui n'en manque pourtant pas l'expérience. Les surfaces brûlées sur l'ensemble du continent européen depuis le début de l'année 2026 se situent entre 40 % et 60 % au-dessus de la moyenne établie entre 2006 et 2025, selon les données du Système européen d'information sur les feux de forêt (EFFIS) et de Copernicus. La saison se rapproche déjà du niveau maximal atteint en 2025, avec 228 000 hectares brûlés dans l'Union européenne.

Ce sont donc davantage de pompiers qui s'exposent, dans des conditions toujours plus extrêmes, pendant toujours plus longtemps. La projection d'une surface annuelle brûlée susceptible de doubler d'ici à 2100 souligne à quel point le risque pour les pompiers forestiers est voué à s'intensifier, alors que les incendies produisent des fumées de plus en plus toxiques - un mélange complexe de gaz et de particules fines capables de voyager sur des milliers de kilomètres.

Un rapport publié en 2017 par la Caisse nationale de retraite des agents des collectivités locales montrait déjà une surmortalité par cancer liée à l'exposition chronique aux fumées chez les pompiers. Dix ans plus tard, les interventions sont plus longues, les feux plus intenses, les molécules toxiques libérées par des matériaux de construction modernes - retardateurs de flammes, plastiques, composites - toujours plus nombreuses. Les pompiers sont exposés aux agents cancérogènes issus de la combustion et aux retardateurs de flamme présents dans de nombreux matériaux, des substances reconnues comme hautement toxiques et cancérogènes, augmentant leur risque de développer des cancers broncho-pulmonaires, cutanés et hématologiques.

La scène de Saumos, en Gironde - ces hommes et ces femmes qui passent un par un devant l'infirmière pour mesurer le taux de monoxyde de carbone dans leur sang - n'est pas un épiphénomène. Elle est le reflet d'une politique de santé au travail en retard structurel sur la réalité des risques, dans un pays où le feu est devenu une catastrophe climatique permanente. Chaque saison d'incendies est désormais, dans le même temps, une saison de contamination différée pour ceux qui la combattent.

CE QUE LA LOI RECONNAIT, ET CE QU'ELLE IGNORE ENCORE

Avant décembre 2025, seuls deux cancers étaient officiellement reconnus comme maladies professionnelles pour les pompiers français : le carcinome du nasopharynx et le carcinome hépatocellulaire.

Le décret du 26 décembre 2025 (n° 2025-1349) ajoute deux nouvelles pathologies aux tableaux des maladies professionnelles : les mésothéliomes (plèvre, péritoine) liés à l'amiante, et les cancers de la vessie liés aux suies et hydrocarbures de combustion. Ces tumeurs peuvent survenir plusieurs décennies après l'exposition.

La France reconnaît désormais quatre cancers professionnels pour ses 254 800 pompiers. Le Canada en reconnaît 19, les États-Unis 30. Des pathologies comme le cancer de la prostate, des testicules et les lymphomes, pourtant établies par la littérature scientifique internationale, restent exclues du droit français.

Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classé en 2022 l'exposition professionnelle en tant que pompier dans le groupe 1, le niveau de certitude cancérogène le plus élevé, au même rang que l'amiante.

Par la rédaction • L'Appel · L'Appel
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