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Ceuta : le Maroc, le royaume qui ne parvient plus à nourrir sa jeunesse

La voix de ceux qui n'ont pas de voix
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Entre le drapeau brandi et la mer traversée à la nage, le Maroc officiel et sa jeunesse réelle se parlent sans jamais s'entendre

La scène est devenue virale en quelques heures. Un homme, verre à la main, drapeau national sur l'épaule, danse en apprenant que Ceuta vient d'être « rendue à ses propriétaires ». À ses côtés, un ami tente de poser la question qui fâche, et s'esquive avant la réponse. Dans ce moment de café filmé à la va-vite se tient en réalité tout le vertige politique de la crise. Car si la ville est marocaine, pourquoi y entre-t-on à la nage, les poumons brûlés par le sel, en suppliant la police espagnole de ne pas vous refouler ?

Il faut commencer par cette image, parce qu'elle dit tout ce que les communiqués officiels taisent. Des migrants exultants parcouraient les rues de Ceuta en criant « Bye bye Morocco, hello Spain ». Pas « hello patrie retrouvée ». Pas « hello terre libérée ». Hello Spain. La nuance n'est pas sémantique. Elle est politique, économique, existentielle.

Environ 60 000 personnes sont entrées dans l'enclave en quelques jours, soit 70 % de la population de Ceuta, et 34 migrants sont morts, beaucoup par noyade. Ce chiffre de 34 morts mérite qu'on s'y arrête. On ne meurt pas ainsi pour libérer une ville. On meurt ainsi parce qu'on n'a plus rien à perdre là où l'on vit.

Le patriotisme de salon et le sel de la mer

Dans un café d'une ville française, un homme danse avec enthousiasme, un drapeau marocain à la main, célébrant les événements survenus quelques jours plus tôt à Ceuta. Souriant, un verre contenant, selon les témoins, un mélange de vodka et d'une boisson rouge à la main, il s'adresse avec exaltation aux personnes qui l'entourent. Pour lui, l'entrée de migrants marocains dans la ville autonome de Ceuta constitue le signe que cette ville, qu'il considère comme « occupée », est en train de revenir à ses « véritables propriétaires ».

Mais la question que son interlocuteur pose avant de fuir - rapportée dans les témoignages recueillis par la rédaction - est précisément celle que le discours officiel marocain refuse d'entendre depuis des décennies. Si la ville est marocaine, pourquoi faut-il l'atteindre à la nage, dans l'obscurité, au risque de mourir ? Pourquoi des personnes âgées, des femmes, des enfants de sept à quatorze ans ont-ils franchi cette frontière comme on fuit un incendie et non comme on marche sur une terre qui serait la sienne ?

La rumeur n'a pas créé la crise, elle en a révélé la profondeur. Une règle juridique précise a été transformée en promesse illusoire, avant d'être exploitée par les réseaux de traite et de trafic des êtres humains. Mais ces réseaux ne fabriquent pas le désespoir à partir de rien. Ils prospèrent là où existent le chômage, la précarité, la faiblesse des revenus et le sentiment d'abandon.

Les chiffres que Rabat n'aime pas citer

Le portrait économique du Maroc que cette crise impose de regarder en face est brutal. Le Haut-Commissariat au Plan situe le chômage des 15-24 ans à 37,2 % en 2025, en hausse. Le même organisme recense 2,9 millions de jeunes de 15 à 29 ans ni en emploi, ni en études, ni en formation, soit près d'un sur trois, dont 72 % de femmes.

Les données officielles font état de 4,3 millions de Marocains âgés de 15 à 35 ans sans emploi ni formation, parmi lesquels 1,5 million ont entre 15 et 24 ans. Ce sont ces jeunes-là qui ont traversé le détroit. Pas des militants nationalistes portant l'étendard rouge et vert. Des jeunes à qui leur pays n'a pas su offrir un avenir lisible.

Un jeune Marocain de 16 ans, Ayoub El Abyad, a raconté à Reuters qu'en voyant des vidéos Instagram de migrants traversant vers Ceuta, il a décidé de tenter sa chance depuis un point situé à douze heures de route de la frontière. « La migration, c'est pour améliorer nos vies », a-t-il déclaré. Ni libération, ni récupération territoriale. Une amélioration de vie. Voilà le moteur réel de ce que certains ont appelé une « reconquête ».

À partir du 27 septembre 2025, le collectif GenZ 212 mobilisait dans plusieurs villes pour réclamer des moyens pour la santé et l'éducation, en ciblant les dépenses engagées pour la CAN 2025 et le Mondial 2030, mais aussi le népotisme et la corruption du Royaume. Le rapport mondial 2026 de Human Rights Watch, s'appuyant sur l'Association marocaine des droits humains, fait état d'un usage de la force létale ayant causé trois morts, d'environ 2 100 arrestations et de poursuites contre au moins 1 400 personnes, dont 330 mineurs. La réponse du palais à la contestation sociale n'a pas été l'emploi. Elle a été la matraque. Et la mer comme seule sortie de secours.

La contradiction que personne n'ose nommer

Il y a dans la posture nationaliste marocaine autour de Ceuta une contradiction que le discours officiel perpétue avec une ténacité remarquable. Le royaume revendique la souveraineté sur l'enclave avec une constance diplomatique qui ne fléchit pas. Mais cette même revendication implique que chaque migrant marocain entrant à Ceuta pour y chercher un avenir meilleur ne traverse pas une frontière internationale. Il traverse l'absurde.

Car si Ceuta est marocaine, alors ces dizaines de milliers de personnes ont fui le Maroc... pour aller au Maroc. La logique s'effondre, et avec elle le récit de la reconquête triomphale.

Les images de Marocains prenant d'assaut l'enclave espagnole traduisent une réalité que seul le palais royal et ses relais refusent d'admettre. À savoir que le Maroc va mal. Tellement mal que ses habitants le fuient par milliers, désormais par familles entières, vers cette même enclave.

Le lendemain de la Fête du Trône, jour de célébration nationale, des milliers de jeunes Marocains convergeaient vers Fnideq pour gagner Ceuta à la nage. Neuf sont morts. La coïncidence de calendrier est cruelle mais révélatrice. Pendant que le roi célébrait les succès du royaume, sa jeunesse s'immergeait dans le détroit pour lui tourner le dos.

La récupération à géométrie variable

La crise de Ceuta a déclenché une course à l'instrumentalisation dont la vitesse a été inversement proportionnelle à la subtilité. À Tel Aviv, le ministre de la Sécurité nationale israélien Itamar Ben Gvir a saisi l'occasion pour régler ses comptes diplomatiques avec Pedro Sánchez, avec qui le gouvernement de Netanyahou entretient des relations glaciales depuis fin 2023 en raison de la position espagnole sur Gaza.

Ben Gvir a invité Sánchez à « donner refuge à toute la population de Gaza qui souhaite émigrer », retournant sarcastiquement contre le Premier ministre espagnol ses propres professions de foi humanistes. Le procédé est habile et moralement douteux. Le ministre israélien est connu pour ses déclarations incendiaires contre les Palestiniens et pour défendre une épuration ethnique à Gaza. Que cet homme use de la détresse des migrants marocains pour persifler un chef d'État qui a soutenu les droits palestiniens en dit plus long sur ses propres calculs que sur la situation à Ceuta.
À Washington, la Maison-Blanche n'a pas été en reste. Le département d'État américain a accusé l'Espagne de « efforts délibérés » visant à faciliter l'immigration clandestine, et Donald Trump a estimé que les scènes de Ceuta ressemblaient à « une invasion ». Ces déclarations interviennent dans un contexte de campagne politique intérieure américaine permanente, où chaque image de foule franchissant une frontière est immédiatement recyclée comme argument électoral.
À Rome, l'Italie a temporairement fermé l'espace Schengen à l'Espagne, son ministre des Affaires étrangères Antonio Tajani qualifiant cette décision de « nécessaire pour protéger la sécurité de nos citoyens ». La Finlande et le Danemark ont rejoint l'Italie pour réclamer l'exclusion de l'Espagne de l'espace Schengen. La crise migratoire à Ceuta est ainsi devenue la caisse de résonance de toutes les frustrations migratoires européennes accumulées depuis des années.

Ce que l'on ne dit pas

Ce que personne, ni à Rabat, ni à Madrid, ni à Bruxelles, ne dit clairement est la chose suivante. La plupart de ces migrants, en très grande majorité des Marocains et principalement des jeunes hommes et des adolescents, sont retournés au Maroc selon les autorités espagnoles. Ce retour massif, présenté comme une victoire logistique, est en réalité la confirmation que la traversée n'était pas, pour la grande majorité, un projet de vie mûrement réfléchi. C'était une tentative. Une porte poussée parce qu'on avait entendu qu'elle était entrouverte.

Des rumeurs d'ouverture de la frontière entre le Maroc et Ceuta, propagées sur les réseaux sociaux, ont provoqué cette ruée, selon des témoignages recueillis par l'AFP. Qu'une rumeur numérique ait suffi à mobiliser soixante mille personnes en quelques heures dit tout de l'état de tension sociale latente dans les régions du nord du Maroc. Le désespoir n'attendait qu'un signal, même faux.

Ce que le discours nationaliste marocain ne veut pas entendre non plus, c'est que cette jeunesse n'a pas crié « Sebta marocaine » en nageant. Elle a crié, comme Ayoub El Abyad, qu'elle voulait améliorer sa vie. La revendication territoriale est l'affaire des dirigeants. La survie est l'affaire de ceux qui nagent.
« La rumeur n'a pas créé la crise, elle en a révélé la profondeur. »

Libération Maroc, 31 juillet 2026

La chute que personne ne veut regarder

Il reste une question que l'homme au drapeau rouge et vert, vodka-jus à la main, n'a pas eu à affronter ce soir-là, parce que son interlocuteur a fui avant la réponse. Si Ceuta est marocaine et que son franchissement était donc un acte de reconquête, pourquoi ces mêmes « libérateurs » sont-ils rentrés au Maroc le lendemain, guidés par les postes-frontières indiqués par la police espagnole ?

Les policiers et gardes civils de Ceuta ont semblé faire peu pour intervenir, certains officiers tentant simplement de diriger les arrivants vers le centre d'accueil local. L'Espagne a géré l'afflux. Le Maroc a récupéré ses ressortissants. Et entre les deux États, des dizaines de milliers de jeunes ont servi, le temps d'une nuit, de monnaie d'échange géopolitique - comme ils l'avaient déjà été en 2021, et comme ils le seront probablement encore si rien ne change dans les chiffres du chômage de Fnideq et des villes du Rif.

Des milliers de jeunes qui choisissent d'affronter le courant du détroit en risquant la mort un jour de fête nationale devraient faire réfléchir Mohammed VI. La mer dit ce que les discours officiels taisent. Et elle ne ment jamais.

Le Maroc revendique Ceuta avec constance depuis des décennies. Mais

 37,2 % des jeunes Marocains de 15 à 24 ans sont au chômage, selon le Haut-Commissariat au Plan 2025. 2,9 millions de jeunes entre 15 et 29 ans sont sans emploi, sans études, sans formation - dont 72 % de femmes. Pendant la Fête du Trône du 30 juillet 2026, neuf d'entre eux sont morts en tentant de traverser le détroit à la nage. La revendication territoriale et l'incapacité à retenir sa jeunesse forment la contradiction que Rabat refuse de regarder en face.

Par Javier García • L'Appel · L'Appel
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